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Génocide des Arméniens ! Et si les solutions étaient en Turquie ?

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La défaite de la “guerre des 44 jours” de 2020, puis la perte de l’Artsakh en 2023, ont mis en exergue les erreurs stratégiques des Arméniens de ces trois dernières décennies. Pertes territoriales, émigration et chute démographique de l’Arménie, assimilation en diaspora, réduisent de toutes parts l’espace arménien.

Dans ce marasme, explique Armen Ghazarian, de l’ONG franco-arménienne YERKIR1, il existe pourtant des marges de manœuvre pour reprendre pied dans des territoires inattendus, comme en Turquie. Il existe une possibilité de faire renaître l’identité et des communautés arméniennes sur son territoire originel, mais aussi de faire avancer la question du génocide en Turquie.

L’idée selon laquelle les Arméniens peuvent renaître sur les scènes de crime de 1915, pourrait paraître saugrenue face aux immenses chantiers qui les attend. Mais cette perspective porte aussi les germes d’une redéfinition de l’identité arménienne, du rapport aux territoiresarméniens, d’une structuration transnationale, dont la diaspora et l’Arménie ont besoin pour se réinventer.

Le présent a été gâché pour un passé qui n’avait pas d’avenir

Le titre de cet article “Génocide des Arméniens ! Et si les solutions étaient en Turquie ?” pourrait être une lapalissade, tellement c’est une évidence. Pourtant, la stratégie adoptée pour la reconnaissance du génocide a été d’en faire une cause mémorielle à usage unique et unilatéral franco-française.

Ce positionnement a permis d’exister dans l’espace public et politique français, mais ne dit strictement rien de ce qu’il pouvait apporter comme stratégies et solutions vis-à-vis de la Turquie.

La question du génocide a été traité comme un problème franco-arménien alors que c’est avant tout un problème turc qui se règle en Turquie en s’adressant aux turcs en turc. Pour faire la paix ou faire la guerre, il faut être deux. Dans le cas présent, le “champ de bataille” de cette reconnaissance qui est en Turquie a été déserté.

Il est confondant de voir qu’aucune stratégie vis-à-vis de la Turquie et de sa société civile n’a été mis en place pour diffuser de la diaspora arménienne, en turc en Turquie, des publications relatives au génocide, à l’histoire et à la culture arménienne. Alors même que les réseaux sociaux permettaient d’être un outil de diffusion de masse pour contourner les difficultés à agir sur place.

– Rente mémorielle

En parallèle, durant ces deux décennies, enfermé dans cette “rente mémorielle“, aucune alerte ou mise en garde face à la repise d’une guerre au Karabakh ou de projets structurants favorisant le développement et la sécurité de l’Arménie et de l’Artsakh n’ont été véritablement développés.

D’ailleurs, la question du Karabakh comme celle des blocus de la Turquie et de l’Azerbaidjan n’ont jamais été intégrés à la reconnaissance internationale du génocide alors que l’intention politique panturque, source de 1915, était présente dès le début du conflit en 1988 ; et s’est matérialisée lors de la “guerre des 44 jours” et la perte de l’Artsakh.

REALPOLITIK ET DÉCONNEXION DIASPORIQUE

Les nouveaux enjeux liés à l’accession de l’indépendance de l’Arménie, en 1991, auraient dû ouvrir de nouvelles perspectives. La Realpolitik et les contacts avec ces nouveaux terrains de la Cause Arménienne, par la présence d’acteurs originaires de la diaspora aurait dû permettre l’anticipation des problématiques dues à l’évolution politique et géopolitique de la région.

– Cloisonnement des relations Arménie/Diaspora

D’autres formes d’engagements, que l’humanitaire ou le caritatif, auraient dû se déployer. En diversifiant les approches pour s’adapter aux contextes spécifiques pour répondre aux besoins de l’Arménie, de l’Artsakh, du Djavakhk…

Malheureusement, les relations Arménie/Diaspora ont été cloisonnées en invisibilisant les problématiques internes et externes de l’Arménie durant la période de gouvernance de Robert Kotcharian (1998-2008) puis de Serge Sarkissian (2008-2018).

Durant cette période, d’émergence de la mondialisation, le réseau diasporique déjà adaptée et intégrée à ce système, aurait dû basculer en réseau transnational de soft power pour décloisonner l’Arménie. Au lieu de faire de la mémoire du génocide son unique sujet, elle aurait dû en parallèle, soutenir l’Arménie en termes de développement économique et sécuritaire.

TURQUIE – LE TABOU ARMÉNIEN

La question du génocide des Arméniens apparait dans l’espace public en Turquie lorsque l’AKP, permet à certains tabous turcs d’être levés au début des années 2000. À cette époque, l’AKP et Erdogan n’ont pas encore la mainmise sur tous les pouvoirs et le poids de l’armée est toujours déterminant dans la conduite des affaires de l’État.

La levée du tabou arménien poursuit plusieurs objectifs : satisfaire les chancelleries occidentales donc l’UE et faire porter le chapeau aux élites pro-occidentales de l’époque, “Jeunes-Turcs” et “Républicaines Kémalistes” en dédouanant les conservateurs religieux dont ils sont issus.

– Hrant Dink et la boite de Pandore.

Bien entendu, officieusement, car les autorités politiques de l’AKP ont toujours nié officiellement le génocide. Elles ont laissé faire Hrant Dink (journaliste arménien de Turquie) avec son journal Agos, l’un des précurseurs de ce mouvement en Turquie. Hrant Dink a rallié bon nombre de leaders d’opinions, de journalistes, d’universitaires, d’artistes de la société civile turque, dont les libéraux qui, à l’époque, étaient proches des dignitaires de l’AKP.

Paradoxalement son assassinat, en janvier 2007, qui devait le faire taire a amplifié le mouvement. La boîte de Pandore ainsi ouverte, la question arménienne a été accaparée par l’intelligentsia turque qui s’en est servie pour des objectifs propres à la Turquie : démocratisation, adhésion à l’UE, droits culturels et linguistiques des minorités, droits humains…

– Le centenaire du génocide 2015.

Le centenaire du génocide des Arméniens de 2015 a été un formidable vecteur de communication à l’échelle mondiale, mais n’a eu aucun effet sur l’état turc. Passé le cap du centenaire, ce crime contre l’humanité a été relégué au fait historique avéré au même titre que le génocide des Indiens des États-Unis qui ne donne droit à aucune reconnaissance ou réparations.

– La spirale de répression en Turquie.

Depuis l’annulation des élections législatives de juin 2015, la Turquie est entrée dans un cycle de répressions impactant l’ensemble des couches de la société. La situation ne permet plus d’aborder les questions arméniennes de manière aussi ouverte qu’elles ont pu être traitées entre 2005 et 2015. La répression a tari les supports médiatiques et les partenariats avec les ONG et leaders d’opinions turcs qui permettaient leur diffusion au sein de la société civile.

Même si la question arménienne a été reléguée aux derniers rangs des problématiques turques, il existe encore des marges de manœuvre pour agir dans les domaines de la culture et de l’identité. Les solutions sont donc à penser en Turquie malgré la continuité d’un négationnisme d’État et de son soutien à l’Azerbaïdjan.

AGIR EN TURQUIE

C’est parce qu’il est fondamental de devenir acteur de son propre combat que l’implantation de la diaspora en Turquie prend tout son sens ; dans le but, faire valoir la parole des Arméniens, issus de ces territoires, descendants des rescapés du génocide. Rares sont hélas les structures de la diaspora à s’être ancrées en Turquie avec des projets pérennes.

– Développer des réseaux en Turquie.

Déployer ainsi des activités en Turquie et en Arménie “historique” permet de tisser des liens et ainsi créer des réseaux avec différents cercles : intellectuel, médiatique, culturel, diplomatique et des structures de la société civile turque. Ainsi qu’avec des populations qui, par leurs histoires et leurs situations, se sentent proches des Arméniens, comme les Kurdes, les Alévis, les Zazas, les Lazes mais aussi les populations crypto-Arméniennes islamisées, alévisées, hamchènes.

Il s’avère, qu’en Turquie, certaines populations, ayant côtoyé les Arméniens avant 1915, ont gardé et continuent de préserver leur mémoire et des fragments de leur patrimoine culturel.

– Des projets concrets en Turquie.

Les expériences de terrain de l’ONG YERKIR, en Turquie et en Anatolie, nous ont enseigné que les questions arméniennes ne s’inscrivent pas seulement dans l’histoire et la mémoire de ce pays, mais qu’elles sont encore bien vivantes dans les problématiques socio-culturelles et socio-économiques qui questionnent les sociétés turques et kurdes.

La participation à ces questionnements de la société civile turque suppose la mise en place et le développement de projets sur le patrimoine culturel matériel et immatériel arménien ainsi que sur les résolutions de conflits.

C’est ainsi que notre ONG YERKIR a développé des programmes de recherches ethnographiques et ethnomusicologiques en Turquie au travers de projets culturels et de groupes d’études d’experts pour réhabiliter le patrimoine culturel arménien comme avec le Van Project2 ; sur les Droits Culturels avec le groupe MiASiN !3 ; l’organisation d’une commémoration du 24 avril en 2014 à Diyarbakir4 en partenariat avec la municipalité métropolitaine ; sur  le dialogue interculturel via la plateforme numérique arméno-turque REPAIR5 (140 articles, interviews, web-expositions intégralement traduits en anglais, français, arménien et turc) ; ainsi que sur les résolutions de conflits sous le format Track II Diplomacy6.

– Résurgence de l’identité arménienne.

À la même période, un phénomène de résurgence de l’identité arménienne est apparu en Turquie au travers des cryptos-Arméniens (islamisés, alévisés, Hamchènes…).

Etant pratiquement la seule organisation de la diaspora à avoir des projets pérennes en Turquie, nous avons été témoins de ce réveil identitaire de ces nouveaux Arméniens au Dersim, à Diyarbakir, à Mouch, à Van, à Istanbul, à Kharpet, chez les Hamchènes ; ainsi que l’amorce récente de leur structuration en association dans différentes villes de l’est de la Turquie en Arménie “historique”.

LES HAMCHÈNES

Les Hamchènes (Համշենցիներ en arménien, Hemşinliler en turc) sont des Arméniens issus de la principauté arménienne historique du Hamchène (VIIIe-XVe siècle) qui se situe entre la chaîne montagneuse du Pont et la mer Noire, qui fait aujourd’hui partie de la province turque de Rize. Les Hamchènes vivent aussi, dans la province turque d’Artvin, dans la région qui entoure la ville d’Hopa, près de la frontière géorgienne.

Une partie des Hamchènes ont été islamisés au XVIIIe siècle et leur dialecte arménien Homchetsi (Հոմշեցի) est encore pratiqué principalement dans la province d’Artvin en Turquie. Alors que les Hamchènes, restés chrétiens, se sont exilés à différentes périodes en Russie (essentiellement à Krasnodar et en Abkhazie) pratiquent encore le dialecte Homchetsma (Հոմշեցմա) proche du Homchetsi. Un troisième groupe de Hamchènes islamisés, principalement dans la province du Rize en Turquie, parlent le Hemchinji, un dialecte turc avec de nombreux emprunts lexicaux arméniens.7

– Qui sont les Hamchènes aujourd’hui ?

Il y a deux manières de répondre à la question “qui sont les Hamchènes” ? La première consiste à s’interroger sur la manière dont les Hamchènes résidant aujourd’hui en Turquie se définissent, la seconde consiste à se pencher sur la Genèse de cette identité. En adoptant la première perspective, il s’agit d’Arméniens qui, en s’islamisant, sont devenus partie intégrante de la communauté turque et de l’islam avec une tendance récente, pour certains, à s’affirmer comme une entité à part, ayant développé sa propre identité issue d’une mutation du patrimoine culturel et linguistique arménien.

Les Hamchènes ne constituent pas un groupe homogène et structuré. Il n’existe pas de statistiques sur le nombre des Hamchènes en Turquie. Les estimations varient entre des centaines de milliers à deux millions. Beaucoup de Hamchènes sont implicitement conscients d’être liés aux Arméniens ; certains l’acceptent tandis que d’autres le rejettent. La plupart, ayant émigré dans les grands centres urbains de Turquie, ont été soumis à l’acculturation et se sont assimilés. C’est dans ce groupe majoritaire que l’on retrouve la tendance qui nie ou rejette les origines arméniennes des Hamchènes.

LES CRYPTO-ARMÉNIENS

La question des crypto-Arméniens (islamisés, alévisés, kurdifiés ou turquifiés) a émergé avec la libéralisation du tabou arménien en Turquie.

– Les restes de l’épée

Après le génocide de 1915, les rescapés se sont retrouvés dans les pays de la diaspora actuelle et dans la République soviétique d’Arménie. Le sort de ceux restés dans les territoires majoritairement peuplés d’Arméniens, avant 1915, a longtemps été ignoré. Certains de ces survivants ne doivent leur survie qu’à la protection “intéressée” de certaines tribus kurdes ; les femmes et les jeunes filles ont le plus souvent été enlevées et mariées de force, et les orphelins intégrés dans les familles turques ou kurdes des régions frappées par les massacres. Durant des décennies, ces “restes de l’épée” comme les surnomment les turcs, ont survécu, mais ont subi par souci de dissimulation ou par acculturation une assimilation au fil des générations.

– Diyarbakir

La re-consécration de l’église Sourp Guiragos, en novembre 2011, a permis à nombre de ces crypto-Arméniens de redécouvrir leur identité, par la réinscription d’un lieu arménien dans le centre-ville historique de Sur, dans l’ancien quartier arménien et assyrien. Surnommé Gâvur Mahallesi”, le quartier des infidèles, par les musulmans, en référence à ses habitants autrefois majoritairement chrétiens. Un quartier aux ruelles étroites avec des maisons anciennes en basalte, la pierre volcanique noire caractéristique de l’architecture de la ville.

Là où il n’existait plus d’Arméniens, depuis la fin des années 1970, une nouvelle communauté arménienne s’est recréée autour de cette église. De nombreux Arméniens venant de familles islamisées ont alors pu renouer avec leur culture originelle par le biais des activités organisées autour de l’église comme des déjeuners dominicaux, de Pâques, de Noëls, de Baptêmes, de voyages en Arménie…8

– Endogamie

Au Dersim9, peuplé majoritairement d’Alévis, les Arméniens “alévisés” ont repris la parole en créant plusieurs associations des Arméniens du Dersim à Tunceli. À Mouch, l’Association Daron Mouch de solidarité arménienne s’est constituée en 2014, ayant même pignon sur rue avec un local. Les crypto-Arméniens de la plaine de Mouch, comme pour certains à Diyarbakir et dans d’autres régions d’Arménie occidentale ont développé une endogamie par des mariages entre Arméniens islamisés.

Ce sont les exemples les plus aboutis d’une volonté de retour aux sources à l’arménité. Ils donnent l’exemple à des milliers d’autres Arméniens de ces régions qui ne peuvent affirmer ouvertement leur identité.

– Comment combler leurs attentes identitaires.

Malheureusement, ces crypto-Arméniens sont livrés à eux-mêmes et n’ont aucun moyen de combler leurs attentes identitaires, culturelles et linguistiques. Ne parlant que le turc et le kurde, ils ne disposent d’aucuns matériaux pour apprendre leur langue d’origine, leur histoire et leur coutume.

Depuis quelques années, ces populations se sentent laissées pour compte par la diaspora arménienne. Dans quelle mesure peut-on combler leurs attentes vu qu’il existe une contrainte importante de langue pour communiquer ? En sondant cette problématique, nous nous sommes rendu compte les structures traditionnelles arméniennes à Istanbul (écoles, fondations, églises) qui disposent de matériel pédagogique arménien en turc se souhaitent pas s’engager, mais en plus ne les reconnaissaient pas en tant qu’Arménien.

L’exemple de l’église Sourp Guiragos de Diyarbakir est assez éloquent : en 15 ans d’existence, aucun prêtre n’a été mis à demeure par le Patriarcat de l’Eglise Apostolique d’Istanbul alors que celui-ci pourrait répondre aux attentes d’éducation cultuelle, culturelle et linguistique ainsi qu’à la structuration et l’animation de cette nouvelle communauté arménienne.

DES SOCIOLOGIES HÉTÉROCLITES

Ces populations en questionnement sur leur identité arménienne se retrouvent principalement autour de grands centres urbains qui ont vu se développer des associations arméniennes (Mouch, Diyarbakir, Dersim, Istanbul…).

Ce public est constitué de toutes les tranches d’âges et de différentes catégories sociales. Leur rapport à l’identité arménienne est avant tout une démarche individuelle dont le degré de conscientisation identitaire peut varier d’une personne à l’autre. Leurs quêtes de savoir et de questionnement sont restées jusqu’à présent sans réponse. Depuis quelques années, des publications en turc traitant de l’histoire et de la culture arméniennes sont apparues, mais il s’avère que ces ouvrages, académiques ne sont pas adaptés à la sociologie de ces populations.

– Expérimentation d’apprentissage de la langue arménienne

Différentes expériences d’apprentissage de la langue arménienne ont été expérimentées à Diyarbakir, à Mouch et au Dersim, qui se sont toutes soldées par des échecs. Lorsque nous préparions un projet de cycles de formation à Mouch et à Diyarbakir, il s’est avéré que des cours scolaires en turc sur la culture et l’histoire arménienne n’auraient pas été adaptés à ces publics hétéroclites.

Bien qu’ils aient du mal à définir leurs attentes, force est de constater que le besoin de se retrouver dans une histoire locale basée sur les traditions, le mode de vie ainsi que la culture populaire arménienne se fait largement ressentir.

– Peut-on être musulman et Arménien ?

Voilà une question récurrente posée lors des différentes rencontres.

Les crypto-Arméniens viennent de diverses origines historiques et socioculturelles : il y a ceux issus d’un milieu sunnite ; ceux qui ont vécu dans un contexte alévi ; certains ont grandi au sein d’une culture kurde et d’autres dans une culture turque ; une autre partie dont leurs ancêtres se sont convertis pendant le génocide de 1915, enfin d’autres comme dans le cas des Hamchènes se sont convertis au XVIIIe siècle.

Alors que les Arméniens à travers le monde disposent de structures institutionnelles leur fournissant les moyens à la fois pratique et symbolique d’agir et de se penser en tant qu’Arméniens, ces crypto-Arméniens n’ont plus que leur passé, celui de leurs familles, sur lequel fonder leur arménité.

– Est-ce que la religion chrétienne est-elle intrinsèque à l’identité arménienne ?

Pourtant, les Arméniens existaient bien avant d’être chrétiens. Le référent Arménien/chrétien est un marqueur important bien que le rapport à la foi et à la pratique religieuse soit devenu marginal et symbolique dans l’affirmation de son identité dans la diaspora traditionnelle. Le phénomène d’athéisme et de non pratique de la religion en diaspora n’empêche nullement la reconnaissance de l’Arménité. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les crypto-Arméniens musulmans ou alévis ?

Par ailleurs, la République d’Arménie impose d’autres standards de réflexion puisque des minorités ethniques et religieuses sont parties intégrantes de la communauté nationale d’Arménie.

REDEFINIR L’IDENTITÉ ARMÉNIENNE

La diaspora traditionnelle, déjà soumise à une très forte assimilation, s’est enfermé sur un marqueur identitaire essentiellement axé sur la mémoire du génocide.

– Asséchement du tissu communautaire

Vingt-cinq années de cette politique ont saturé, démobilisé et asséché le tissu communautaire. Strate particulièrement concernée par cet état des lieux, les nouvelles générations ont pris conscience du décalage entre les réalités de terrains en mutation (Arménie, Turquie, Caucase, Moyen-Orient…) et la politique figée autour de la mémoire du génocide.

Cela a éloigné des pans entiers des nouvelles générations qui ne veulent et ne peuvent plus supporter le fardeau d’une mémoire purement négative. Comment prétendre se projeter vers l’avenir en ne mettant en avant que les souffrances liées au passé !

Pour ne rien arranger, les nouvelles générations qui se retournent aujourd’hui sur la période de l’indépendance de l’Arménie jusqu’à la défaite du 9 novembre 2020, se pose inévitablement la question : Comment l’Arménie et la Diaspora ont pu perdre l’Artsakh, alors que durant 26 ans, ils ont eu la main, militairement et territorialement, pour résoudre le conflit du Haut-Karabagh en leur faveur ?

– La diaspora combien de divisions ?

Depuis l’indépendance de l’Arménie, l’identité arménienne en diaspora n’a été ni repensée, ni redéfinie face aux nombreux nouveaux enjeux et défis. L’estimation des Arméniens en diaspora varie entre 8 et 10 millions d’individus (entre ½ et 1 million pour la France) bien qu’aucune étude statistique ou recensement ne vienne étayer ces chiffres.

Au-delà du nombre, il existe une grande hétérogénéité dans la perception même du concept d’identité arménienne. Il est intéressant de constater que la catégorisation Arménien de diaspora définit plus une origine (de filiation avec des rescapés du génocide) qu’elle ne caractérise une identité nationale.

– Identité, Diaspora/crypto-Arméniens même combat

La majorité des Arméniens de la diaspora – du moins pour ceux vivants en Occident – est assimilée ou acculturée mais ils peuvent être parfois soumis à des revivals identitaires. Sans repères ni directions, sans droits ni devoirs, sans projets politiques ou de sociétés, l’identité en diaspora devient protéiforme. Une “identité à la carte ou chacun forge sa propre définition, au gré de ses envies ou de ses humeurs du moment.

De la même manière que les estimations de millions d’Arméniens en diaspora sont aléatoires, certains parlent de centaines de milliers, voire de millions de crypto-Arméniens en Turquie, sans aucune donnée scientifique. Que ce soit en Diaspora ou en Turquie, il faut mesurer la différence importante entre être d’origines arméniennes tout en étant détaché de celle-ci et affirmer son Arménité.

– Des débats inexistants

Les phénomènes d’acculturations et d’assimilations de la diaspora arménienne sont-elles très différentes de celles de ces crypto-Arméniens en Turquie ? On remarque que la question de l’identité de ces crypto-Arméniens pose en fait un problème assez similaire à celui de la diaspora. Comment répondre aux attentes sur les questionnements de l’identité arménienne pour ces crypto-Arméniens alors que ce débat n’existe même pas en diaspora ?

L’apparition de ce phénomène en Turquie aurait dû entraîner des débats, non-seulement pour définir une approche vis-à-vis d’eux, mais aussi pour définir des stratégies pour faire renaitre des communautés arméniennes sur le plateau Arménien.

SORTIR DE L’ORNIÈRE

Pour sortir de l’ornière, il faut recréer des espaces de réflexion qui puissent faciliter l’émergence de nouveaux projets politiques et de sociétés pour tisser des liens concrets et en adéquation entre une identité arménienne transnationale renouvelée et les territoires arméniens.

À ce titre, l’Arménie, la diaspora, la Turquie, mais aussi la place de ces crypto-Arméniens imposent de redéfinir des stratégies globales d’actions culturelles, sociétales et politiques.

En Turquie, il faut donc élaborer et adapter des projets spécifiques, aux contraintes des tensions, tout en créant de nouveaux espaces d’expressions qui permettent de s’investir dans des domaines aussi variés que les Droits Humains et Culturels, les langues, le cadastre et le foncier, le développement durable, les arts et la musique, le sport, la cuisine, le tourisme…

RÉ-ARMÉNISER

Il existe très peu de contacts entre ces « nouveaux » Arméniens et le monde arménien. La proximité de l’Arménie permet d’avoir de rares échanges, via le tourisme. La Diaspora, détentrice de cette identité, de cette culture, de cette langue de l’Arménie Occidentale, hormis à de très rares exceptions, n’a quasiment établi aucunes passerelles avec eux.

Ces « nouveaux » Arméniens sont une chance inestimable pour pouvoir faire renaître l’Arménité en Arménie Occidentale. Ils peuvent être un formidable vecteur d’échange entre la diaspora et les sociétés turques et kurdes. Ils participent à casser les stéréotypes dans l’espace public turc, à la diffusion de la culture arménienne, mais aussi des réalités historiques et mémorielles arméniennes dont indirectement le génocide de 1915.

Armen Ghazarian

DES PROJETS D’ATELIERS ARMÉNIENS A DIYARBAKIR

Notre ONG YERKIR tente d’accompagner ces nouveaux Arméniens dans leur quête d’identité. Nous essayons aussi de communiquer sur leur situation en leur donnant la parole pour faire connaitre cette réalité en diaspora ainsi qu’en Arménie.

Début novembre dernier, une délégation de notre ONG YERKIR a rencontré l’un des co-maires de Diyarbakir, Dogan Hatun, les directrices des services culturel et international ainsi que les responsables de l’église Sourp Guiragos. Il a été convenu que nous organiserions à Diyarbakir, cet été, des ateliers culturels arméniens. Des activités du même type seront aussi proposées à Van et au Dersim en lien avec des associations et Arméniens locaux.

Le but étant de supporter et d’apporter du patrimoine culturel immatériel arménien à cette nouvelle communauté arménienne, mais aussi de la diffuser auprès de toute la population de Diyarbakir.

Les objectifs sont d’expérimenter des projets pilotes pour pérenniser des activités culturelles arméniennes permanentes à Diyarbakir. Nous pourrons dupliquer et démultiplier ensuite dans d’autres villes de l’Arménie historique où il existe une forte demande d’Arménité : au Dersim, à Kharpet, à Mouch, au Hamchène…

1- L’ONG YERKIR : Arménie – Karabakh – Djavakhk – Turquie – Arménie Occidentale.

L’association, franco-arménienne, YERKIR est une ONG proactive présente sur le terrain dès l’indépendance de l’Arménie et du 1ᵉʳ conflit du Haut-Karabagh.

C’est parce que nous estimons devoir être acteurs, et non spectateurs, que nos projets ont toujours été dirigés, sur place, par des Français d’origine arménienne. De ces années passées sur le terrain, découle une irremplaçable expérience qui nous permet d’évaluer les marges de manœuvre pour actionner la mise en œuvre de projets concrets sur les nouveaux champs de batailles de la Cause Arménienne.

Comme en Artsakh et en Arménie, de 1990 à 2015, en développant des programmes de repeuplement (reconstruction de villages) et de développement agroéconomiques pour sécuriser les régions frontalières du Karabagh, du Tavouch et du Guégharkounik.

En Géorgie pour la défense des Droits Civiques des Arméniens du Djavakhk et contre la spoliation et la géorgianisation des églises arméniennes à Tbilissi.

Ou pour lutter contre le révisionnisme historique de l’Azerbaïdjan sur le peuplement « Albanais du Caucase » de l’Artsakh en initiant les fouilles archéologiques et la découverte de la cité antique de Tigranakert d’Artsakh en aout 2006.