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Diyarbakir, une communauté arménienne renaît des cendres du génocide

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À la vieille des commémorations du génocide des Arméniens, dans la série « Les Arméniens oubliés derrière le mont Ararat », après avoir traité des Hamchènes1 et du Dersim2, nous proposons un article sur la renaissance de la communauté arménienne à Diyarbakir. Composée d’Arméniens venant de familles islamisées qui ont pu renouer avec leur culture originelle grâce à la restauration et re-consécration de l’église Sourp Guiragos en 2011.

Ces « nouveaux » Arméniens sont une chance inestimable pour pouvoir faire renaître l’Arménité en Arménie Occidentale. Ils peuvent être un formidable vecteur d’échange entre la diaspora et les sociétés turques et kurdes. Ils participent à casser les stéréotypes dans l’espace public turc, à la diffusion de la culture arménienne, mais aussi des réalités historiques et mémorielles arméniennes dont indirectement le génocide de 1915.

Arménie-Karabakh-Djavakhk : Être acteur et non spectateur

L’association, franco-arménienne, YERKIR est une ONG proactive présente sur le terrain dès l’indépendance de l’Arménie et du 1ᵉʳ conflit du Haut-Karabagh.

C’est parce que nous estimons devoir être acteurs, et non spectateurs, que nos projets ont toujours été dirigés, sur place, par des Français d’origine arménienne. De ces années passées sur le terrain, découle une irremplaçable expérience qui nous permet d’évaluer les marges de manœuvre pour actionner la mise en œuvre de projets concrets sur les nouveaux champs de batailles de la Cause Arménienne.

Comme en Artsakh et en Arménie, de 1990 à 2015, en développant des programmes de repeuplement (reconstruction de villages) et de développement agroéconomiques pour sécuriser les régions frontalières du Karabagh, du Tavouch et du Guégharkounik.

En Géorgie pour la défense des Droits Civiques des Arméniens du Djavakhk et contre la spoliation et la géorgianisation des églises arméniennes à Tbilissi.

Ou pour lutter contre le révisionnisme historique de l’Azerbaïdjan sur le peuplement « Albanais du Caucase » de l’Artsakh en initiant les fouilles archéologiques et la découverte de la cité antique de Tigranakert d’Artsakh en aout 2006.

Pour faire la paix ou faire la guerre, il faut être deux.

Le génocide des Arméniens, sa reconnaissance et ses réparations, sont des problèmes turcs qui se règlent en Turquie en s’adressant aux turcs en turc.

C’est dans cet état d’esprit, depuis près de 18 ans, que l’ONG YERKIR a développé en Turquie des programmes d’approches innovantes sur les thématiques arméniennes via des programmes culturels et interculturels, sur l’identité et la mémoire arménienne ainsi que celle du génocide, sur les résolutions de conflits, sur la réhabilitation du patrimoine matériel et immatériel arménien…

Diyarbakir, capitale du sud-est de la Turquie.

L’ONG YERKIR a établi des contacts avec la municipalité pro-kurde de Diyarbakir (1,7 million d’habitants à très forte majorité kurde), dès février 2008, qui ont conduit à des collaborations qui durent jusqu’à aujourd’hui. En partenariat avec la mairie de Diyarbakir, nous avons pu organiser des concerts, des résidences d’artistes et de musiciens arméniens ainsi que l’organisation de commémoration du génocide toujours en partenariat avec la municipalité.

En déployant nos activités en Turquie et en Anatolie, nous avons pu tisser des liens, et ainsi créer des réseaux avec différents cercles : intellectuel, médiatique, culturel, diplomatique, de la société civile… ainsi qu’avec des populations qui, par leurs histoires et leurs situations, se sentent proches des Arméniens, comme les Kurdes, les Hamchènes, les Alévis, les Lazes, les Zazas…

Étant la seule organisation de la diaspora arménienne à avoir des projets pérennes et concrets en Turquie, nous avons été témoins du réveil identitaire des crypto-Arméniens, ces « nouveaux » Arméniens au Dersim, à Diyarbakir, à Mouch, à Van, à Istanbul, à Kharpet, à Malatya, chez les Hamchènes ; ainsi que l’amorce récente de leur structuration en association dans différentes villes de l’est de la Turquie, en Arménie historique.

Diyarbakir-Tigranakert, une ville arménienne.

En 1915, la ville de Diyarbakir a été une des scènes de crimes du génocide qui a décimé entièrement sa population arménienne. Celle-ci s’est reconstituée, les décennies suivantes, avec des Arméniens des régions environnantes ayant survécu aux massacres.

Une communauté arménienne assez importante a perduré jusqu’au début des années 1980 avec un prêtre à demeure. L’église principale de Diyarbaki, Sourp Guiragos, avait été utilisée à diverses fins par l’État turc, de 1915 jusqu’en 1960, où elle fut finalement restituée à la communauté arménienne. L’église étant en ruine, les offices religieux se déroulaient dans la chapelle Sourp Hagop Mdzpna, située à proximité.

La situation économique en Turquie, les coups d’États de 1971 et 1980, les répercussions de la guérilla kurde, l’oppression et les pressions sous-jacentes contre les Arméniens ont décimé la présence arménienne à Diyarbakir par vagues successives d’émigrations à Istanbul et à l’étranger (Canada, USA, France…).

Les restes de l’épée

La question des crypto-Arméniens (islamisés, alévisés, kurdifiés ou turquifiés) a émergé avec la libéralisation du tabou arménien en Turquie au début des années 2000. Après le génocide, les rescapés se sont retrouvés dans les pays de la diaspora actuelle et dans la République soviétique d’Arménie. Le sort de ceux restés dans les territoires majoritairement peuplés d’Arméniens, avant 1915, a longtemps été ignoré. Certains de ces survivants ne doivent leur survie qu’à la protection « intéressée » de certaines tribus kurdes ou familles turques. Les femmes et les jeunes filles ont le plus souvent été enlevées et mariées de force, et les orphelins intégrés dans les familles turques ou kurdes des régions frappées par les massacres. Durant des décennies, ces « restes de l’épée », comme les surnomment les turcs, ont survécu, mais ont subi par souci de dissimulation ou par acculturation une assimilation au fil des générations.

Re-consécration de l’église Sourp Guiragos à Diyarbakir

Sourp Guiragos était considérée comme l’une des plus grandes et des plus importantes églises arméniennes du Moyen-Orient, avec sept autels. Sourp Guiragos, Saint-Cyriaque en français, dont la construction remonte entre le XIVᵉ et le XVᵉ siècle, fut reconstruite et restaurée en 2011 à l’initiative conjointe de la municipalité pro-Kurde sous l’impulsion de son maire Osman Baydemir et du Vicaire-général du Patriarcat d’Istanbul de l’époque, l’archevêque Aram Ateşyan, avec le soutien de mécènes turcs et de la communauté arménienne originaire de Diyarbakir.

La re-consécration de l’église Sourp Guiragos, en novembre 2011, a permis à nombre de ces crypto-Arméniens de redécouvrir leur identité, par la réinscription d’un lieu arménien dans le centre-ville historique de Sur, dans l’ancien quartier arménien et assyrien. Surnommé « Gâvur Mahallesi », le quartier des infidèles, par les musulmans, en référence à ses habitants autrefois majoritairement chrétiens. Un quartier aux ruelles étroites avec des maisons anciennes en basalte, la pierre volcanique noire caractéristique de l’architecture de la ville.

Là où il n’existait plus d’Arméniens, depuis la fin des années 1970, une nouvelle communauté arménienne s’est recréée autour de cette église. De nombreux Arméniens venant de familles islamisées ont alors pu renouer avec leur culture originelle par le biais des activités organisées autour de l’église comme des déjeuners dominicaux, de Pâques, de Noëls, de Baptêmes, de voyages en Arménie… Des Animations qui pouvaient réunir parfois plus d’un millier de personnes.

2015-2016 – guérilla urbaine à Diyarbakir

La dynamique communautaire arménienne a été stoppée net en septembre 2015, car le quartier de l’église de Sourp Guiragos est devenu un champ de bataille.

Suite à l’annulation des élections législatives en Turquie de juillet 2015, les forces kurdes du PKK, galvanisé par leurs victoires au Rojova Syrien sont descendus des montagnes pour prendre le contrôle des centre-villes de plusieurs villes du sud-est de la Turquie dont Diyarbakir.

Une guérilla urbaine sanglante se déroula dans le quartier historique de Diyarbakir, une médina composée d’un labyrinthe de ruelles, autour de l’église Sourp Guiragos. Après 8 mois de combat, en avril 2016, la défaite de forces kurdes face à l’armée turque fut actée. Suite à cela, une grande partie du quartier de Sur fut rasée, nationalisée et fermé au public. Les églises arméniennes appartenant à la Fondation Arménienne (Sourp Guiragos et Sourp Sarkis) et les églises (catholique et protestante) aux mains de l’État turc bien qu’ayant subi des dommages des combats n’ont pas été détruites.

Une partie de la population de Sur a été expulsée, expropriée ou dédommagée à minima. Le quartier a été livré aux promoteurs pour faire de la spéculation immobilière en dénaturant le patrimoine historique. Il présente aujourd’hui de larges avenues où des villas et des magasins flambants neufs côtoient les ruines de ce qui reste de la vieille ville. Une politique d’ingénierie démographique de gentrification a été mis en place par les autorités turques pour remplacer l’ancienne population de ce quartier, modeste et pro-kurde, par une population plus aisée AKP-compatible.

Les années d’incertitudes

Dans un premier temps, l’église Sourp Guiragos a été nationalisé, mais en 2017 un tribunal turc a annulé cette décision pour la remettre dans les mains de son propriétaire légal, la Fondation.

En parallèle, la maire pro-Kurde de Diyarbakir, Gültan Kışanak a été arrêtée en octobre 2016.

Démise de sa fonction, elle a été remplacée par un Kayyım, un administrateur de l’État turc. C’est sous la mandature de Gültan Kışanak que l’ONG YERKIR avait organisé, en partenariat avec la municipalité, une première historique en Arménie Occidentale : Une commémoration du génocide des Arméniens, le 24 avril 2014, sous la forme d’une exposition « 99 Portraits de l’exil – 99 photos des survivants du Génocide des Arméniens ».

Une semaine avant l’arrestation de Gültan Kışanak, l’ONG YERKIR avait négocié avec son service culturel qu’une programmation arménienne annuelle soit incluse dans le catalogue de leur nouveau centre culturel. Projet abandonné De Facto puisque tous les services de la municipalité (cabinet du maire, international, culture, jeunesse, conservatoire, musée, exposition…) avec lesquels l’ONG YERKIR entretenait des relations, depuis une dizaine d’années, ont été démantelés et remplacés par des fonctionnaires pro-AKP. Cette situation perdurera durant 8 ans, jusqu’aux dernières élections municipales en mars 2024, qui a vu le parti pro-kurde DEM (ex-HDP) reprendre la mairie de Diyarbakir. Élections qui n’ont pas (encore) été remises en cause.

Le paradoxe turc

Durant huit ans, de 2016 à 2023, l’église Sourp Guiragos est restée dans la zone d’exclusion, inaccessible et interdite d’accès, laissant la petite communauté renaissante sans lieu de retrouvailles.

Paradoxalement, l’État turc par l’intermédiaire des Kayyıms à Diyarbakir a pris en charge la rénovation et la restauration de l’église Sourp Guiragos dont les maitres d’œuvres ont été choisis par la Fondation.

Une subvention de plusieurs centaines de milliers d’euros a permis de financer les travaux, mais aussi la construction de nouveaux bâtiments adjacents et d’un jardin intérieur qui ont été livrés début 2023.

Dans le même quartier, à la même période, l’État turc a aussi financé la rénovation de l’église catholique et du temple protestant arménien. Ces bâtiments, appartenant à l’État, servaient d’entrepôts et de centre de formation. Ils ont été restaurés, mais non pas été re-consacrés. Le bâtiment de l’église catholique arménienne sert aujourd’hui d’annexe de la bibliothèque de l’université de Diyarbakir.

Restauration et re-consécration d’une seconde église à Diyarbakir.

La guérilla urbaine, la fermeture de Sourp Guiragos, les pressions politiques ont laissé des séquelles. Après ces années d’incertitudes, cette nouvelle communauté arménienne embryonnaire se remet doucement.

Aujourd’hui, suite à la rénovation du quartier de Sür, l’église Sourp Guiragos est devenue l’un des points névralgiques du tourisme naissant à Diyarbakir, près de 1 200 personnes la visite quotidiennement.

La Fondation de l’église Sourp Guiragos s’est lancé dans la rénovation d’une autre église, Sourp Sarkis, qui lui appartient. Avant qu’elle ne tombe en ruine, à la merci des voleurs de pierres, la Fondation a décidé d’inscrire un second lieu appartenant aux Arméniens dans la vieille ville de Diyarbakir.

L’église Sourp Sarkis est un édifice et culturel majeur du patrimoine historique du quartier de Sur. Elle fait 700 m2 avec un terrain de 4 000 m2 qui sera ceinturé de magasins extérieurs, dans le but de financer la gestion des deux églises. Des chambres d’hôtes seront construites dans le style architectural de l’église et de la vieille ville.

C’est l’une des très rares occasions de reconstruction d’églises arméniennes appartenant à une Fondation religieuse depuis des décennies en Turquie. Ce qui est en soi est une petite victoire symbolique de cette nouvelle communauté.

Intégration des Arméniens dans l’espace public et politique de Diyarbakir

Le mardi 11 novembre dernier, un protocole d’accord de financement de la restauration de Sourp Sarkis a été signé entre Serra Bucak, co-maire DEM (pro-Kurde) de la municipalité métropolitaine de Diyarbakır, et Ergün Ayık, Président de la Fondation des Églises arméniennes Sourp Guiragos de Diyarbakır avec son vice-président Ohannes Gaffur Ohanyan.

La municipalité finance quelques activités culturelles arméniennes comme des cours hebdomadaires de langue arménienne avec un professeur d’Istanbul en visioconférence.

Les Arméniens sont aujourd’hui une communauté reconnue et intégrée à Diyarbakir dans l’espace public et politique comme une composante de la ville. Ils participent aux activités municipales en tant que tel et un conseiller municipal d’origine arménienne, a même été élu sur la liste de la majorité DEM pro-Kurde.

Ré-Arméniser

L’église Sourp Guiragos a été un véritable aimant pour activer une dynamique de recomposition d’une nouvelle communauté arménienne à Diyarbakir. Aujourd’hui, elle tient lieu de pont institutionnel avec les pouvoirs publics que ce soient avec les services de l’État (préfecture) ou les autorités de la métropole (pro-kurde).

Mais ce succès structurel a ses limites puisque, malheureusement, en parallèle, il n’existe pas de véritable programme culturel et linguistique pour étancher la soif d’arménité de ces « nouveaux » arméniens.

Ce public est constitué de toutes les tranches d’âges et de différentes catégories sociales. Leur rapport à l’identité arménienne est avant tout une démarche individuelle dont le degré de conscientisation peut varier d’une personne à l’autre.

Depuis quelques années, des publications en turc traitant de l’histoire et de la culture arménienne sont apparues. Il s’avère que ces ouvrages académiques ne sont pas adaptés à la sociologie de ces populations. Bien qu’ils aient du mal à définir leurs attentes, force est de constater que le besoin de se retrouver sur l’histoire locale et les traditions populaires arméniennes se fait largement ressentir.

Abandonné à leur sort, il existe une très forte attente de la part de ces « nouveaux » arméniens envers la diaspora pour qu’elle vienne les aider dans leur quête d’Arménité.

Des projets d’ateliers culturels arménien à Diyarbakir

Il existe très peu de contacts entre ces « nouveaux » Arméniens et le monde arménien. La proximité de l’Arménie permet d’avoir de rares échanges, via le tourisme. La Diaspora, détentrice de cette identité, de cette culture, de cette langue de l’Arménie Occidentale, hormis à de très rares exceptions, n’a quasiment établi aucunes passerelles avec eux.

Notre ONG YERKIR tente de les accompagner dans leur quête d’identité. Nous essayons aussi de communiquer sur leur situation en leur donnant la parole pour faire connaitre cette réalité en diaspora ainsi qu’en Arménie.

Début novembre dernier, une délégation de notre ONG YERKIR a rencontré l’un des co-maires de Diyarbakir, Dogan Hatun, les directrices des services culturel et international ainsi que les responsables de l’église Sourp Guiragos. Il a été convenu que nous organiserions à Diyarbakir, cet été, des ateliers culturels arméniens (danses, chants, écriture.). Des activités du même type seront aussi proposées à Van et au Dersim en lien avec des associations et Arméniens locaux.

Le but étant de supporter et d’apporter du patrimoine culturel immatériel arménien à cette nouvelle communauté arménienne, mais aussi de la diffuser auprès de toute la population de Diyarbakir.

Les objectifs sont d’expérimenter des projets pilotes pour pérenniser des activités culturelles arméniennes permanentes à Diyarbakir. Que nous pourrons dupliquer et démultiplier ensuite dans d’autres villes de l’Arménie historique où il existe une forte demande d’Arménité : au Dersim, à Kharpet, à Mouch, au Hamchène…

Armen Ghazarian
Directeur Exécutif de l’ONG YERKIR