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Les nouveaux enjeux de la Diaspora Arménienne

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Taline Papazian

Chercheuse à l’Université de Californie du Sud, Institut d’Etudes Arméniennes

L’article ci-dessous est la transcription d’une présentation donnée lors de la conférence « Quel avenir pour le dialogue arméno-turc ? Entre questions mémorielles et relations internationales » qui a eu lieu le 17 février 2017 à Erevan. Cette conférence a été organisée par l’ONG Yerkir Europe en partenariat avec l’Ambassade de France en Arménie, l’Université Française d’Arménie et le Fond d’Alembert de l’Institut Français.

L’année 2016-2017 nous a mis aux prises avec une actualité particulièrement tendue en Turquie et en Arménie. Les éléments de cette tension sont essentiellement politiques, avec des dimensions armées dans les deux cas, mais déconnectés l’une de l’autre : il semble que depuis l’échec de la ratification des protocoles arméno-turcs, les deux pays avancent sur des voies parallèles sans plus se rencontrer, alors même que les points de jonction pourraient être nombreux pour peu qu’une volonté politique de dialoguer existât. Depuis juillet 2016 et la tentative de putsh manqué contre le président turc Erdogan, l’actualité venue de Turquie fait régulièrement l’objet de l’attention des media internationaux, européens et français en particulier, et de la classe politique, qui ne peut plus –après de longues années passées à le faire- ignorer les mesures de rétorsion, parfois extrêmement violentes, du gouvernement de l’AKP à l’encontre des voix dissonantes, ou tout simplement différentes : détentions arbitraires, renvois d’universitaires, muselage de l’opinion libérale en Turquie. Ces aspects commencent à être connus et, n’étant pas une spécialiste de la Turquie, je ne m’y attarderai pas.

Les grincements d’une situation domestique risquée mais riche en enjeux pour l’avenir de l’Arménie sont moins connus. Avant d’en dire quelques mots, il est bon cependant de faire un pas en arrière pour regarder les évolutions de la relation Diaspora, Turquie, Arménie sur une quinzaine d’années. Je propose dans les lignes suivantes un tableau brossé à gros traits et sur un mode empirique de cette relation en me centrant sur le pôle Diaspora (française)- Arménie, sur la base de mon expérience des divers milieux communautaires français et de mes travaux de recherche en Arménie depuis plus de dix ans.

Ce qu’on désigne par une nécessaire simplification comme trois unités –Arménie, Turquie, Diaspora- recouvre en fait une constellation avec une multiplicité d’acteurs et des niveaux d’action très différenciés : étatiques, nationaux, transnationaux et individuels, pour ne citer que les principaux. Dans ce désordre apparent, des mouvements nombreux sont observables depuis le début des années 2000 qui mettent en avant de nouveaux acteurs, de  nouveaux enjeux et nouvelles dynamiques dans un triangle à géométrie variable.

Entrons-y par le pôle diasporique, en examinant les évolutions récentes de la question politique et sociale la plus constante : celle du génocide des Arméniens. Le premier changement notable s’observe dans ce qu’on peut appeler le « dépliage » des actions collectives rattachées au génocide, à la manière d’une cocotte en papier dont on aurait mis au jour depuis quelques années des aspects demeurés jusqu’alors cachés au regard. Il y a une quinzaine d’années la question du génocide tenait tout entière dans celle de sa reconnaissance formelle par des entités politiques souveraines dont l’Etat turc, enfermé dans sa position négationniste, n’était plus, et depuis longtemps, l’objectif premier. L’action collective prenant en charge la question du génocide était donc centrée sur la bataille politique et l’aspect mémoriel de la question. Depuis le milieu des années 2000, cette question a déplié deux autres facettes : la lutte contre le négationnisme et, de manière distincte, la question des réparations. Ce dépliage en –à ce jour- trois facettes a eu pour conséquence d’inscrire la question du génocide dans les politiques publiques nationales d’un certain nombre de pays où les communautés arméniennes ont une présence traditionnelle, ou pas ; dans le droit national et international, ce dernier processus étant long et ardu ; et dans les relations internationales ; avec des interactions voire des contradictions entre ces trois niveaux, comme on l’a vu par exemple avec les aléas des protocoles arméno-turcs.

Le deuxième changement, qui accompagne le précédent, est l’apparition de nouveaux acteurs communautaires qui font entendre des voix différentes de celles des institutions établies : en France, ces institutions établies et portant les batailles politiques sont le CCAF et le parti Dachnak. Bien sûr, celles-ci continuent à jouer un rôle de premier plan auprès des pouvoirs publics de leurs pays. Mais elles n’ont plus le monopole des questions liées au génocide. Ces dernières années, le déficit de représentativité qui caractérise ces institutions établies -et qui n’a pas été corrigé en dépit des critiques et de quelques essais-, leur fait traverser une crise de légitimité semblable par bien des points à celle qui touche les Etats modernes, et a fortiori des Etats trop peu démocratiques comme l’Arménie et la Turquie. Ce manque de représentativité a poussé de nouveaux acteurs au sein de la communauté arménienne de France à se faire une place, notamment sur la question du génocide dans ses « pliures ». L’émergence d’une« société civile diasporique » : c’est-à-dire d’une constellation d’associations hors grandes institutions, d’individus engagés parfois hors de toute structure, ou encore des membres individuels de ces institutions qui ne sont eux-mêmes pas satisfaits et qui peuvent agir à côté. Ce phénomène observable à l’échelle de la planète, facilité par internet et les réseaux sociaux, revêt dans le cas d’une diaspora un caractère paradoxal : extrême fragmentation sur un nombre très restreint de thématiques. Ces nouveaux acteurs communautaires font entendre et exister d’autres voix ou angles d’approche sur tel ou tel aspect de la question du génocide « dépliée ». Ils utilisent d’autres stratégies d’actions et de communication, établissent des collaborations avec des partenaires d’Arménie et/ou de Turquie et contribuent ainsi à créer des relations transnationales entre les sociétés civiles.  En termes de structuration, cette société civile diasporique en est à ses balbutiements et doit, si elle veut être efficace, monter en puissance en tissant des relations horizontales durables entre ces différents acteurs, et à terme, pousser les institutions établies à revoir les termes de l’exercice de la représentation de la communauté.

Le problème du négationnisme en France offre une illustration de ce point. Le négationnisme porté directement ou indirectement par l’Etat turc au sein de la société française a pris des proportions croissantes depuis le milieu des années 2000. La voie choisie par les institutions  établies pour répondre à ce problème a été celle d’une loi de pénalisation du négationnisme. Pour des raisons diverses, depuis 2012, les différentes moutures de cette loi ont à chaque fois échoué à mi-parcours. En 2016, les responsables communautaires avaient reçu plusieurs signaux défavorables sur les chances pour cette initiative d’aboutir. Or, il existe d’autres options pour lutter contre le négationnisme qu’une loi sur sa pénalisation : l’utilisation des possibilités juridiques des lois contre le racisme, parmi d’autres. Alors que des experts ou des activistes de la communauté, formant une partie de cette société civile de diaspora, font entendre et demandent à débattre d’autres possibilités, ces options sont tout simplement ignorées des « politiques publiques diasporiques ».

Ces nouveautés positives tiennent pour partie à l’héritage de Hrant Dink : 10 ans après son assassinat à Istambul, cet héritage est repérable dans une attention de franges politiquement conscientes de la diaspora à l’actualité turque, où la méfiance par rapport aux manœuvres négationnistes ou aux manipulations des discours officiels de l’Etat -voire la mascarade du centenaire de Gallipoli organisée avec tout le faste nécessaire précisément à la date du 24 avril 2015- est nuancée par une attention aux changements venant d’en bas, de la société civile turque, kurde, arménienne de Turquie : ainsi de l’intérêt pour les voix dissidentes des Arméniens de Turquie, comme l’association Nor Zartonk ou l’engagement politique de Garo Paylan au sein du parti HDP. L’envie d’entendre les intellectuels turcs, les membres de sa société civile, ses associations de défense des droits de l’homme, dont une partie des préoccupations et des craintes rejoignent désormais celles de la diaspora, se traduit par la présence de plus en plus nombreuse d’associations arméniennes et/ou d’individus aux commémorations du 24 avril à Istambul. Côté diasporique, la participation à cet événement a été d’abord le fait d’acteurs venus de la société civile, avant de gagner du terrain auprès des grandes institutions.

Zoomons à présent brièvement sur le deuxième pôle : l’Arménie. En fait sous ce vocable, il y a au moins une grande ligne de fracture : entre l’Etat et la société. Du point de vue de l’Etat arménien, la question du génocide est d’abord une question de politique étrangère, qui comporte un volet capital : celui des relations entre l’Arménie et la Turquie. C’est également une question à usage interne : toujours sensible pour l’opinion publique, les gouvernements en jouent à des fins de légitimation du pouvoir depuis les années 2000. Concernant la politique étrangère, l’Etat arménien estime qu’il doit être le principal décisionnaire. Tant qu’il est question de normaliser les relations entre les deux Etats, cette prétention est justifiée. En revanche, dès que la question englobe celle d’une réconciliation entre les peuples et/ou les sociétés, les citoyens d’Arménie ainsi que la diaspora –ou plutôt les communautés de diaspora, multiples et diverses- sont légitimement partie prenante du processus. Il ne faut pas s’étonner de ces dichotomies : elles se posent nécessairement dans un pays où les gouvernants ne sont pas des représentants légitimes aux yeux de la majorité des citoyens. Les réactions de la société arménienne au lendemain de la signature des protocoles en 2009, tout comme celle des communautés diasporiques, a mis en évidence la faiblesse de la préparation des sociétés arméniennes aux raisons et aux enjeux de ces protocoles. Le gouvernement arménien gère ses relations politiques avec la diaspora sur un mode essentiellement symbolique, voire creux : premièrement, tenter de la canaliser par le biais du ministère de la diaspora, créé en 2008. Deuxièmement, prendre comme interlocuteurs privilégiés et quasi-exclusifs les institutions établies (CCAF, UGAB).

Bien sûr, toute la question est de savoir si ces quelques points de changements déboucheront sur des transformations durables dans les années à venir. Il semble que le temps politique et géopolitique ne soit pas favorable à cela : depuis juillet 2016, la tentative de putsh contre l’AKP a permis à Erdogan de renforcer son pouvoir personnel et de verrouiller le régime présidentiel turc. Le gouvernement arménien de Serge Sargsyan, qui a obtenu une majorité relative lors des élections parlementaires d’avril 2017, est pourtant d’une grande faiblesse sur le plan interne tant il se montre incapable d’améliorer la situation économique et sociale du pays. Cependant, les évolutions des sociétés civiles en Arménie, en Turquie et en diaspora paraissent bien en route, et sont certainement pour partie irréversibles. On ne peut que souhaiter qu’en dépit des développements négatifs des pouvoirs établis et de l’impréparation des gouvernants à accompagner les progrès de leurs sociétés civiles, ces dernières sauront se lancer des ponts pour préparer un avenir plus optimiste de part et d’autre du triangle Arménie, Turquie, Diaspora.