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Dialogue Interculturel en Turquie – Les nouveaux horizons du Yerkir

Les nouveaux horizons du Yerkir

En 2011, l’ONG franco-arménienne Yerkir Europe, devenue depuis Yerkir – Think & Do Tank, a réalisé de front plusieurs projets en Arménie Occidentale (actuel nord-est de la Turquie). Suite à la tournée de son ensemble musical, Van Project,  au Dersim et dans les régions Hamchen, l’ONG Yerkir a réalisé du 15 au 23 septembre 2011 un voyage à Istanbul et à Diyarbakir qui a permis de prendre le pouls d’une région, et d’initier un certain nombre de projets à rebours du passé… Voici le récit de voyage de ce projet de dialogue interculturel d’une délégation menée par Armen Ghazarian, responsable de Yerkir, en compagnie de jeunes journalistes de la diaspora et du sénateur français Jean-Yves Leconte.

Sous la charpente du nouveau toit de l’église Sourp Giragos de Diyarbakir, dès lors que le fatras des échafaudages et des derniers gravats aura disparu des rangées de colonnes de l’imposante bâtisse, il n’y aura pas de gendarmes en faction ni d’interdiction de dire la messe. Contrairement à l’église Sainte-Croix d’Akhtamar inaugurée en grande pompe il y a quelques années par l’Etat turc, celle-ci est devenue le mois dernier la propriété des arméniens. Depuis la mort de Hrant Dink, à Istanbul comme à Diyarbakir, le mot « arménien » a d’abord eu un visage, puis une signification. Elle se cherche à présent une place, qui s’avère être très différente selon le milieu et le lieu où on se place en Turquie.

Istanbul – dans l’antichambre de l’intelligentsia stambouliote

Fort du succès de sa tournée au Dersim, le Van Project était invité, à Istanbul, le 15 septembre 2011 à faire l’ouverture de la cérémonie du prix Hrant Dink, où se pressent la grande famille du journal Agos et le gratin du journalisme progressiste turc. Dans la grande salle de concert, l’émotion est sur scène lorsque le célèbre acteur-chanteur turc Yavuz Bingöl reprend en écho la version locale de « Sari Guelin », chanté en arménien par le soliste du groupe. Yavuz Bingöl, sortant de scène visiblement très ému, invitera les jeunes musiciens à jouer avec lui une semaine plus tard lors de son concert l’Arena Turkcell d’Istanbul. La remise des prix Hrant Dink, largement tourné vers l’international, couronne notamment Ahmet Atlan, le rédacteur en chef du journal Taraf et antimilitariste notoire qui ne manque pas, lors de son discours, de reprendre la culpabilité de l’assassinat de Hrant Dink à son compte, fustigeant l’indigence de son procès.

C’est cette même culpabilité qui avait inspiré la pétition « L’Appel au Pardon » il y a trois ans ; et dont nous avons rencontré deux des initiateurs, l’universitaire Cengiz Aktar et le journaliste Ali Bayramoğlu. Ce dernier est particulièrement actif au sein de la Fondation Hrant Dink. Certains intellectuels turcs, en prenant la question arménienne à bras le corps, ont ainsi eu un grand mérite – avoir su l’imposer dans le débat dominant, et une faiblesse – avoir dû l’atténuer dans l’espoir de la rendre « compatible » … Agos a lui aussi changé dans le sillage de cette relative banalisation de ses idées : « son audience, sa diffusion, son aura dépassent désormais le microcosme arménien », nous révèle son rédacteur en chef. Ses sujets sont plus généralistes, traitant de toutes les minorités ethniques et sexuelles. Dans le milieu progressiste turc, être arménien étant devenu une revendication en soi, une contre-culture naturelle ; elle attire désormais à elle toutes les autres.

Au sein de cette intelligentsia qui a figé Dink pour le ranger au rang d’icône, se détache cependant un profil atypique. Fils d’une des plus grosses fortunes de Turquie, Osman Kavala est un héritier dans tous les sens du terme, puisqu’il n’a pas renié l’étudiant gauchiste de Manchester sensible à la question kurde qu’il était. En activiste professionnel, il a reconverti ses idées en actes dès lors que ses moyens étaient à la mesure de ses ambitions et a fondé en 2002 la Fondation Anadolu Kültür, qui est voué à promouvoir la vie culturelle et artistique des minorités anatoliennes. Portant beau dans son costume sur mesure, le mécène a gardé le casque de cheveux bouclés de sa prime jeunesse mais taille sa barbe désormais poivre et sel. Ses longs bras posés sur la table, il glisse sur les sujets subversifs avec décontraction, modulant sa voix douce, et prenant le temps d’expliquer ce qui, ailleurs, aurait été esquivé. « L’électrochoc » de la mort de Dink l’a décidé à concentrer une partie de ses efforts sur la culture arménienne. La perspective de l’ouverture de la frontière lui a permis d’ouvrir un centre culturel à Kars et il collabore aujourd’hui avec le festival de cinéma Golden Abricot de Erevan, prépare des camps d’été d’échanges de jeunes entre l’Arménie et la région de Mouch, subventionne la venue de photographes de Dilijan. La diaspora arménienne n’est d’ailleurs pas en reste, puisque le court-métrage palmé « Chienne d’Histoire » de Serge Avédikian, l’exposition du photographe Antoine Agoudjian à Istanbul, la pièce de théâtre de Torikian portent la marque d’Anadolu Kültür… Cette personnalité intouchable n’émarge nulle part, se refuse à adosser ses projets aux aléas du pouvoir ou aux impératifs médiatiques, et se garde bien d’attaquer de front les sujets politiques qu’il préfère « surmonter culturellement » en créant « l’environnement propice à ces évolutions ». Sa leçon est somme toute très simple : les idées n’ont de sens que sur le terrain. Un terrain que nous ne tardons pas à atteindre.

Diyarbakir – dans le pays perdu, où la mémoire affleure

Enserrée dans ses remparts et longé en contrebas par le fourreau vert d’un méandre du Tigre, la ville que les arméniens aiment à considérer comme Tigranakert, l’héritière de l’ancienne capitale de Tigran-le-Grand (140-55 av. J.-C.), donne l’impression de vivre à l’écart de la Turquie. Les murs de la vieille ville sont tagués de graffitis à la gloire du PKK. Lorsqu’on s’enfonce dans les ruelles labyrinthiques du centre historique et qu’on se mêle aux commerçants, le mot « ermeni » (arménien) n’est plus chargé de soupçons, mais devient un sésame ; ouvrant les vannes du souvenir, les kurdes rencontrés s’épanchent : nombreux sont ceux qui nous souhaitent « bienvenue chez [nous] », un vieil homme nous raconte que son « grand-père [lui] disait qu’ils iraient tous au Djehénem (enfer) pour avoir tué les arméniens », un autre nous explique qu’ici ne vivaient que des commerçants arméniens « kouyoumdji (bijoutiers), « kazandji » (chaudronniers), etc. Alors que les kurdes, eux, s’occupaient de « la viande » et étaient « sans maison » (des bergers, des nomades). Les plus âgés rechignent à expliquer le génocide autrement qu’en montrant l’État turc du doigt ; alors que les jeunes, débarrassés du tabou de la faute mais soudain encombrés par le fardeau de la mémoire, se sentent coupables.

Lors de nos échanges avec les membres de l’Agenda 21 (le conseil des associations étudiantes de la ville), un certain nombre d’entre eux évoquent spontanément un aïeul ou un ancien voisin arménien, une jeune femme nous raconte l’histoire de sa grand-mère arménienne, qui avait tenu à se rabaisser en faisant à quatre reprises le pèlerinage de la Mecque afin de faire oublier ses origines honteuses ; en les révélant devant ses amis, elle les prend ainsi à son compte dans un sursaut de fierté convalescente. « Hrant Dink a été une thérapie », conclura-t-elle en guise d’explication.

Le soir même a lieu le lancement du Forum Social Mesopotamia, une branche régionale du Forum Social Mondial. Le maire Osman Baydemir a tenu à inviter le groupe musical d’Arménie Van Project de l’ONG Yerkir en ouverture de l’événement, sur la scène en plein air vers laquelle toute la jeunesse de la ville converge. Quand vient le tour du Van Project, et que les premières notes de zourna et de kanoun calent leur première mélodie, les gradins bruissent au rythme des notes qu’ils croient reconnaître. Le solo de dhôl soulève l’enthousiasme, et lorsque les chanteurs reprennent le refrain du Tamzara, le public chante avec eux, puis fait un triomphe à la chnason « Sari Guelin », élevée au rang de chanson ambassadrice… Ironie du sort, Noraïr Kartashyan, le maestro du groupe, n’a pas manqué de faire ovationner par le public conquis les 20 ans de l’Indépendance de l’Arménie qui tombait le jour-même !

Nous rencontrons enfin le maire de Diyarbakir, Osman Baydemir. Ce personnage iconoclaste, pourtant issu du sérail indépendantiste kurde (dont le parti, le BDP devenu depuis HDP, est proche du PKK) est depuis devenu une des bêtes noires de l’Etat turc. Sa stature de maire de la capitale du « Kurdistan » turc, son approche plus politique – autonomiste – de la question kurde, son activisme tous azimuts en direction des minorités et tout particulièrement sa main tendue aux arméniens tendent à déverrouiller une ville symboliquement prise en otage entre les montagnes du PKK et les casernes turques, afin de la sortir de sa torpeur en développant son potentiel touristique et culturel. Sa mairie est la tête de pont de son offensive de charme. Depuis sept ans, toute une panoplie de guides, de dépliants touristiques, de cartes de la ville en plusieurs langues (dont l’arménien) ont été imprimés. Des restaurations sont en cours, dont celle de l’église arménienne Sourp Guiragos.

Le maire nous reçoit des œillets à la main, qu’il distribue à chacun d’entre nous en guise de bienvenue. La mise en scène est bien rodée, et le discours est émaillé de formules calibrées déjà lues ça et là dans ses précédentes interviews. Présentant sa ville comme « la ville commune à toutes les ethnies », il nous souhaite « la bienvenue dans [notre] ville », se qualifiant de « maire de tous les peuples de Mésopotamie » et espérant que « dans un avenir proche les chants des cloches se mêleront à ceux des muezzins » – allusion évidente à Sourp Giragos. S’ensuit l’évocation d’usage sur le génocide, qualifié « d’injustice », insistant sur les « très grandes peines qui pèsent sur [leurs] consciences », et donnant raison à ce que disaient les arméniens aux bourreaux kurdes lors du génocide : « nous, nous sommes le petit déjeuner, vous, vous serez le déjeuner ». L’avocat de profession navigue de périphrase en périphrase afin d’éviter une énième condamnation par la justice turque. Il se rembrunit soudain, racontant la première fois qu’il entendit une musique kurde sortir d’un transistor : sa famille arrivait à capter Radio Erevan qu’ils écoutaient en collant l’oreille pour ne pas faire trop de bruit. D’où son « désir de voir Erevan avant de mourir ». La veille de notre départ, le groupe au complet est invité par le maire à dîner : au fur et à mesure des toasts, celui-ci célèbre de plus en plus crânement le retour espéré des arméniens, buvant à la mémoire apaisée et à l’ouverture des frontières…

Issu d’une diaspora sclérosée à la mémoire fossile, j’ai repris pied sur des terres qui « parlent » l’arménien mieux que moi ; et auxquelles un maire kurde, un mécène turc, et un nombre croissant de parfaits anonymes (qui viennent de redécouvrir leurs origines tues) tentent de répondre à ma place. Rien ne m’empêche dès lors, comme un nombre croissant d’arméniens de Turquie, de soutenir des kurdes qui se découvrent un aïeul arménien, de rendre compte et de soutenir les efforts des intellectuels turcs et du quidam kurde qui se débattent avec leurs démons. D’en faire leur fardeau plutôt que le mien et de me projeter au-delà, sur ces terres laissées en friche où tout reste à faire. Dois-je me résoudre à rester un arménien « hors-sol », alors que les vestiges restaurés tendent à retrouver leur identité perdue, que les rues bruissent d’anecdotes et que l’Histoire est enfin dite ouvertement ? Par quelle fatalité stupide devrions-nous laisser se produire un décalage entre une réalité du terrain en pleine mutation – dont entend profiter l’ONG Yerkir pour réimplanter l’identité arménienne dans ces régions en organisant une série d’échanges avec des segments identifiés de la société civile, en continuant de promouvoir la venue de spécialises et d’universitaires et en développant des évènements interculturels suite au succès du Van Project – et une diaspora figée, obstinément accrochée à son traumatisme ; prenant ainsi le risque d’entretenir un vide jusqu’à présent subi qui n’a dorénavant plus lieu d’être ?

Je me répète alors la réplique bravache de Hrant Dink, qui avait lancé à un journaliste turc : « Nous avons un œil sur ces terres ». Celui-ci (qui fut entendu au-delà de ses espérances) avait alors osé lui répondre « Hé bien rentres-y ! »…

Son œil est plus que jamais sur ces terres, à présent. Mais son seul œil ne suffit déjà plus.

Récit de Sevan Minassian

Sevan-Minassian