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L’identité arménienne en France, otage du tout-mémoriel

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Tigrane Yegavian

Journaliste français

L’importante diaspora arménienne de France a fait du «devoir de mémoire » et la lutte contre le négationnisme une priorité, lésant au passage l’existentielle question de son avenir et de sa pérennité.

Quatre générations se sont succédées depuis l’arrivée de la première grande vague de réfugiés rescapés du génocide, venue s’échouer au milieu des années 1920 sur l’axe Paris-Lyon-Marseille. Jadis à l’avant-garde du militantisme politique en diaspora, les structures arméniennes souffrent désormais d’un cancer généralisé dont les métastases sont apparues dès le milieu des années 1990.

Une assimilation continue

Parue en 1986, l’étude du pasteur René Léonian « Les arméniens de France sont-ils assimilés ? » posait en filigrane la question de la pérennité d’une identité menacée dans le cadre intégrateur de la République française. Deux ans plus tard, le déclenchement du mouvement Karabakh et l’indépendance de l’Arménie allait bouleverser tout un schéma de représentation identitaire, suscitant un éphémère sursaut initié par la séquence mouvementée de la lutte armée à la fin des années 1970. Aujourd’hui, si le terme «arménien» a fini par s’intégrer dans le récit national français notamment grâce à l’action d’un Missak Manouchian1 ou l’œuvre d’un Charles Aznavour, c’est tout naturellement que le caractère assimilationniste de la société française a fini par générer des « Français d’origine arménienne » par opposition à la poignée d’irréductibles qui se définit encore comme « Arméniens de France ».

Les Arméniens : combien de divisions ?

Que l’on se proclame de 350 000 voire du chiffre symbolique de 500 000, là encore le bât blesse, tant l’absence de statistiques crédibles nous renvoie à la forte dispersion de sa population. A l’instar des autres communautés de la diaspora occidentale, les immuables rassemblements commémoratifs du 24 Avril se déroulant dans les villes à forte concentration arménienne n’offrent qu’une image que trop partielle de son dynamisme démographique. Autre illusion, celle d’un sentiment de cohésion entre les différentes composantes de la communauté. De fait, si les clivages sont légion, on le doit à l’hyper fragmentation socioculturelle de cette population hétéroclite. Depuis les années 1920, ce sont plusieurs strates qui se superposent : à la génération des rescapés du génocide de 1915 ont succédé dès la fin des années 1960 celle des arméniens du Moyen Orient (Iran, Syrie, Liban, Turquie). Ces derniers, dotés d’un solide capital culturel arménien, investirent les diverses structures associatives communautaires, notamment pédagogiques, dynamisant au passage la pratique d’une langue arménienne affaiblie par la perte de locuteurs. La dernière vague en provenance de l’Arménie ex-soviétique est en cours. Datant du milieu des années 1990, elle est la conséquence d’une émigration économique dont le faible investissement au sein de la vie communautaire va de pair avec une méfiance, voire une condescendance, alimentée à leur égard de la part de leurs compatriotes issus du substrat culturel arméno-ottoman.

Crise politique

A un an des commémorations du centenaire du génocide confiées aux responsables du Conseil de Coordination des organisations arméniennes de France (CCAF), la crise est sans appel. Né en 2001, cet organe représentatif réunissant tant bien que mal toutes les couleurs de l’arc en ciel associatif arménien peine toujours à fédérer autour d’un projet commun qui puisse s’inscrire en dehors de l’unique cadre mémoriel. Signe fort, l’échec en 2010 du Conseil franco-arménien, un projet ambitieux s’appuyant sur la légitimité d’élections au suffrage universel et qui, grande première, permettrait aux éventuels leaders de la communauté de rendre des comptes à leur électeurs au risque de se faire sanctionner par les urnes. Si cette mouture avait bénéficié du soutien de la plupart des responsables communautaires elle fit très vite l’effet d’un pétard mouillé face à l’indifférence générale. A croire que cet introuvable « électorat arménien » ne manifesterait son intérêt à la cause commune qu’à de rares occasions, se contentant dans le meilleur des cas de crier son indignation face à la négation du génocide.

Autre travers de cette crise politique, le mimétisme. Depuis des lustres les franco-arméniens entretiennent une relation complexe, mâtinée d’admiration et de jalousie, envers le dynamisme culturel, économique, intellectuel et politique de la communauté juive de France. Rares sont les personnalités d’origine arménienne à se prévaloir d’une telle visibilité dans les médias français. Aussi les responsables du CCAF ont tablé sur un rapprochement avec le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) allant jusqu’à calquer leurs faits et gestes, jusqu’à leur célèbre dîner annuel organisé en présence du tout Paris. Si cette «solidarité des naufragés», expression chère au sulfureux philosophe Bernard Henri Lévy, séduit les Arméniens, la convergence judéo-arménienne peine à dépasser un cadre purement émotionnel.

Les effets pervers du devoir de mémoire : le syndrome 2015

Attendues avec impatience par certains, craintes par d’autres, les commémorations du centenaire du génocide vues de France illustrent à merveille la place prépondérante du « devoir de mémoire » face aux autres composantes de « l’arménité », le génocide étant devenu par la force des choses le premier marqueur identitaire. Ce centenaire sera pour beaucoup de français d’origine arménienne un ultime baroud d’honneur, l’identité arménienne étant souvent perçue comme un fardeau psychologique légué en héritage. L’occasion aussi de laisser libre cours à son imagination. C’est ainsi qu’il a été envisagé de faire sonner toutes les cloches des églises de France le 24 avril 2015 à 19h15. Dans ce même état d’esprit, une association baptisée  »Courir pour la mémoire – stop au négationnisme » entend gravir l’Everest « pour y délivrer un message de paix et de mémoire »… Trop de mémoire tuerait-elle la mémoire ? Désormais on ne compte plus une commune de France abritant quelques Arméniens qui n’ait son propre khatchkar (« Croix de pierre » Stèle funéraire arménienne), dédié au souvenir des victimes de l’indicible. L’heure est aussi à l’ouverture de centres de la mémoire à Valence, à Décines, bientôt à Paris. Tandis que de son côté l’ancien prestigieux lycée mékhitariste de Sèvres, qui n’est plus que le fantôme de lui-même, entend inaugurer son propre musée consacré au génocide.

Faute de vision cohérente pour l’avenir de l’identité arménienne en France, les responsables des principales structures tablent sur la forte médiatisation d’un combat vieux de quarante ans en faveur de la reconnaissance du génocide. Si quelques avancées ont été enregistrées, notamment dans les milieux scientifiques et les médias en général, on ne peut que déplorer la situation de blocage actuelle et les effets pervers dus à l’enfermement des militants dans une posture essentiellement défensive en réaction aux attaques croissantes provenant des relais nationalistes turco-azéris qui opèrent sur le sol français. Autre crainte, la trop importante focalisation du combat mémoriel exacerbe les voix discordantes pour qui la cause arménienne signifie aussi l’exigence de consacrer davantage d’énergies au développement et à la sécurisation de l’Arménie et du Karabakh, à combattre les dérives du pouvoir oligarchique d’Erevan, ainsi qu’à miser sur la formation d’une nouvelle élite en diaspora.

Crise spirituelle

Colonne vertébrale de l’identité arménienne en diaspora, avec la presse et l’école, l’Eglise nationale traverse de graves turbulences. La calamiteuse affaire de la paroisse de Nice et plus récemment la démission du charismatique Monseigneur Norvan Zakarian (Primat des Arméniens de France) architecte des nouveaux statuts du diocèse de France, ont tour à tour défrayé la chronique. Ces deux événements unis entre eux par un lien de cause à effet ont suscité l’émotion des fidèles, qui souvent décontenancés, commencent à prendre leur distance avec une Eglise censée être le refuge de la foi chrétienne, désormais perçue comme une multinationale coupée des réalités sociologiques du pays d’accueil. Pire ! Le Catholicos siégeant en Arménie serait de plus en plus décrié en France pour son mépris des valeurs spirituelles et morales propres à son sacerdoce…Cette Eglise apostolique qui ne peut se targuer d’avoir dans ses rangs un seul ecclésiaste né en France, s’est progressivement muée en institution sécularisée dont la mission première semble se limiter à la pérennité d’un culte dépouillé de son message initial et de sa mission d’évangélisation. En témoigne le manque cruel de cours de catéchisme arménien destinés aux jeunes de la communauté.

Crise intellectuelle

Autre symptôme de la déliquescence actuelle, le sous-investissement dans les matières grises. Les conditions qui ont conduit à la disparition de l’illustre quotidien Haratch en 20092 ont été vécue comme un enterrement de troisième classe : celui de toute une école de pensée qui en diaspora, vit émerger et s’épanouir des grands noms de la littérature arménienne de l’exil à l’instar de Chahan Chahnour, Nigoghos Sarafian, Zaré  Vorpuni ou encore Vasguen Chouchanian. Témoin privilégié de cet âge d’or des lettres arméniennes de France, le plus grand écrivain de diaspora Krikor Beledian, qui réside à Paris, est désormais plus lu en Arménie que dans son propre pays d’adoption.

Certes, la presse arménienne de France qui s’est toujours illustrée par sa remarquable vivacité n’a pas cessé de faire entendre sa voix, élevant ses standards à ceux présents au sein du très riche paysage médiatique français. Toutefois, aucun des titres actuels n’est à la hauteur du défi qu’un intellectuel tel Chavarch Missakian avait su relever avec brio en son temps : trouver de la matière partout où il y en a au profit de son peuple. Qu’ils soient des organes militants, ou des magazines arménophiles au ton critique, l’ensemble valide la thèse du déficit intellectuel ainsi que de graves déficiences en termes de mécanismes de transmission identitaire. Non pas que les Arméniens de France se soient abrutis en 90 ans d’existence, mais que l’absence de transmission et le sous-investissement au profit des structures pédagogiques a favorisé le sentiment d’une fracture durable entre deux espaces : d’un côté un ghetto psychologique où l’on arbore l’arménophonie comme une relique immuable, voire un fétiche, de l’autre des intelligences vives, mais coupées de l’essentiel héritage de leurs aînés, incapables de s’inscrire dans une tradition autre que franco-centrée.

Aussi revient-on à la question centrale du marqueur identitaire : la langue. Mais de quelle langue parle-t-on ? Un arménien occidental standardisé, comme aseptisé de toutes les saveurs du vécu humain ? Ou d’un nouveau langage décomplexé témoignage vivant de la richesse d’une nation plurimillénaire en situation déterritorialisée ? Une chose est certaine : cette relation polluée vis-à-vis des fondamentaux de la pensée arménienne, laquelle ne pouvant se réduire à la seul mémoire traumatique du génocide, nourrit à l’envi un formol folklorique et stéréotypé (gastronomie, danses traditionnelles, Ararat et Aznavour), tandis que des centaines d’œuvres revigorantes de notre patrimoine littéraire (Ochagan, Indra…) pourrissent dans les bibliothèques des maisons de la culture arménienne faute de traducteurs et de lecteurs.

Revoir les mécanismes de transmission

A cet amer constat vient se greffer l’étonnante indifférence de la classe d’âge des 18-25 ans à l’égard du cursus complet que propose le département d’études arméniennes des Langues’O (Inalco), unique université d’Europe, voire de diaspora, à proposer un tel éventail de cours dans le cadre d’une formation professionnelle. Et que dire des faibles échos suscités par l’innovant projet de modules pédagogiques, Campus Numérique Arménien, de l’association Sources d’Arménie ? De leur côté, les efforts louables d’une poignée d’éditeurs qui misent sans profit sur le livre arménien (Parenthèse, Sigest, Edition Thadée, le Cercle des écrits caucasiens) sont là pour nous consoler du grotesque prix TOROS de Marseille, censé primer des «écrivains vedettes» dans une atmosphère de bling bling et de paillettes.

On l’aura compris, le vrai enjeu identitaire repose en partie sur la formation d’une nouvelle élite qui puisse être en mesure de s’adresser simultanément aux publics arménien et français, une élite parfaitement bilingue et intégrée dans les deux sphères capable de nous décrypter de façon stimulante la complexité de notre réel et ce afin de donner un sens à notre vécu diasporique. Par ailleurs, une politique d’aide à la création d’œuvres de fictions littéraire et cinématographique pourrait constituer l’embryon d’un nouveau courant en diaspora qui soit en mesure d’aborder des thèmes essentiels (sexualité, mixité, représentation du turc hier et aujourd’hui, fragmentation identitaire etc.). Cette perspective permettra d’élargir les frontières d’un espace mental arménien traditionnellement confiné aux carences du local et à une représentation peu reluisante de l’Arménie actuelle, source de frustrations multiples et toujours méconnue en dépit des quatre heures de vol qui nous séparent d’Erevan. N’ayant prise sur son histoire dans le passé comme dans le présent, l’Arménien de France vit sur un champ de bataille permanent. Chance et fardeau à la fois, curieux paradoxe qu’est le sien. En panne de vision et de projet collectif porteur de perspectives, il n’a pas conscience des effets pervers du « tout commémoratif ». Aussi sa renaissance passera-t-elle par les sentiers de la créativité et une réappropriation pleine et entière de son héritage à travers les nouveaux mécanismes de transmission et de communication, première étape vers l’élaboration d’une alternative à l’assimilation et au communautarisme.


1. Résistant français fusillé, le 21 février 1944, par les nazis.

2. Premier quotidien en langue arménienne d’Europe, fondé à Paris en 1925.