Chargement

Entrez votre recherche

Le réveil identitaire des Arméniens islamisés à Diyarbakir

Follow Me
Tweet
Gafur Türkay

Membre du CA de l’Eglise Sourp Guiragos de Diyarbakir

Dans cette interview, Gafur Türkay fait le point sur les récentes destructions dans le centre-ville historique de la ville de Diyarbakir qui, avant 1915, accueillait de très nombreux Arméniens. Il revient également sur l’importance de la restauration de l’église Sourp Guiragos en 2011, considérée comme un havre de paix pour de nombreux visiteurs et immédiatement adoptée par la petite communauté d’Arméniens islamisés de la région. Désormais complètement dévasté, le « quartier des mécréants » a disparu. Subsiste l’église Sourp Guiragos, dont l’intérieur a toutefois été fortement dégradé. Gafur Türkay aborde également la question des Arméniens islamisés de Diyarbakir et de la région et des nombreuses questions identitaires auxquelles ils font face aujourd’hui. Enfin, il revient également sur les difficultés que rencontrent les quelques Arméniens musulmans qui décident de se faire baptiser.

REPAIR : Comment les Arméniens islamisés de Diyarbakir et de la région se définissent sur le plan identitaire ?

Gafur Türkay : Pour répondre à cette question, il faut savoir que les Arméniens musulmans sont actuellement les arrière-petits-enfants ou arrière-arrière-petits-enfants des rescapés du Génocide. Ces gens ont rompu tout lien avec leur communauté et leur culture d’origine. Ils ont été convertis, islamisés, ont dû pratiquer d’autres langues (turc ou/et kurde, NDT) et cessé de parler l’arménien. Il s’agit de la troisième ou quatrième génération après le Génocide. Les Arméniens musulmans sont dispersés et assimilés depuis un siècle et vivent une vie qu’ils n’ont pas choisie. Face à l’adversité, ils ont préféré dissimuler leur identité et leur culture arméniennes. Ici, le mot arménien a toujours eu un sens péjoratif, infamant. Ils n’ont pas eu le choix. Une partie a préféré faire profil bas et tenté de faire oublier ses origines en redoublant de zèle dans sa pratique de l’islam. Ces gens vivent tant bien que mal depuis un siècle au sein de la communauté musulmane.

La situation a-t-elle évolué ?

Quand on est assimilé depuis trois ou quatre générations, il y a forcément un certain degré d’acceptation car on se retrouve contraints de vivre et de s’accommoder d’une religion, d’une langue, d’une culture qui n’est pas la sienne. Lorsqu’on s’est résigné à vivre, de gré ou de force, dans une autre culture, il n’est pas aisé de faire machine arrière. Cependant il faut souligner la chose suivante : les Arméniens ont beau avoir essayé, les Musulmans ne leur ont jamais permis de se faire complètement oublier. Ainsi lorsqu’un conflit de voisinage éclate, il n’est pas rare qu’un Musulman rappelle à l’Arménien ses origines, simplement pour avoir le dessus. Les Arméniens musulmans ont donc été dépossédés de leur culture sans parvenir à se faire accepter intégralement. Une partie est totalement islamisée, d’autres persistent à se considérer comme Arméniens mais à l’intérieur de l’identité musulmane. On en trouve qui ont honte et refusent d’aborder le sujet ou réagissent mal lorsqu’il en est fait mention, et d’autres, en particulier à gauche et parmi les gens plus éduqués qui assument totalement leur identité arménienne. Parmi eux, certains ont choisi de retourner à l’identité arménienne d’autres y pensent, d’autres encore se considèrent à la fois comme musulmans et arméniens. Au bout d’un siècle d’assimilation, le tableau est très divers. Concernant les proportions, je dirais que le choix de revenir au christianisme concerne seulement une infime partie des Arméniens islamisés.

La restauration de l’église Saint Georges/ Sourp Guiragos à Diyarbakir en 2011 a permis à ces gens de disposer d’un endroit où se rendre. Qu’est-ce que cela a changé ?

Il y a de nombreux endroits dans la région qui étaient propriété de la communauté arménienne au siècle dernier. L’assimilation est également passée par une destruction du patrimoine culturel arménien. Le fait de restaurer un monument comme Sourp Guiragos, qui appartient historiquement à la communauté arménienne, a été incroyablement bien accueilli par les Arméniens islamisés. Ils sont venus en nombre et se sont immédiatement approprié les lieux.

Ceux parmi les Arméniens islamisés qui s’interrogent sur leur identité disposent désormais d’un lieu où se rendre. Etait-ce le cas auparavant ?

Non, il n’y avait aucun endroit qui portait trace du passé arménien, que ce soit à Diyarbakir ou dans la région. Les pertes ont été très importantes de ce point de vue. À l’époque, l’Eglise Saint Guiragos était la plus vaste église arménienne du Moyen-Orient et possédait une aura particulière. En 1915, lorsque le génocide a balayé l’ensemble des Arméniens de la province de Diyarbakir, les rescapés des alentours sont venus se réfugier ici, à Saint Guiragos. Ce n’est pas une église comme les autres.

Quels sont les besoins ou attentes exprimés par les Arméniens islamisés venant à Saint Guiragos ? Qu’avez-vous pu observer à ce niveau-là ?

Nos visiteurs ont vécu dans leur chair cette destruction séculaire de l’identité arménienne. En venant ici, c’est comme s’ils retrouvaient une partie d’eux-mêmes. “Ici je me sens en paix” : nous avons entendu cette phrase de nombreuses fois. Lorsque nous demandons ce que cela signifie, ils nous disent que ce n’est pas une question de religion, mais plutôt l’impression d’avoir enfin un endroit à soi et d’être en paix avec soi-même. J’ai vu certaines personnes qui s’asseyaient dans un coin de l’église et fondaient en larmes. Untel vous explique que son père a été baptisé sur place ou que x ou y s’est marié dans ces lieux. En retrouvant leur passé, leurs racines, les visiteurs recouvrent une forme de paix intérieure.

Je me rappelle que vous organisiez un petit déjeuner collectif à l’église une fois par mois avant les combats.

Comme les Arméniens musulmans qui viennent nous voir ne participaient pas au culte, nous avions décidé d’organiser des activités en parallèle. Ainsi, une fois par mois, les gens se rassemblaient pour le petit déjeuner, à défaut de venir assister à la messe. Une fois, par exemple, nous avons organisé un récital de piano. À l’époque, la communauté arménienne de Diyarbakir organisait tous les mois des récitals de ce type. En parcourant la liste des biens de l’église en 1915, on avait constaté qu’il y avait un piano. L’idée, c’était de faire revivre cette église et son passé. Avant 1915, Saint Guiragos était un lieu de sociabilité. Alors nous avons voulu faire de même en organisant des rencontres ou des repas où les Arméniens islamisés puissent se retrouver.

Il y avait également des excursions à vocation historique et culturelle ainsi que des cours d’arménien, même si vous déploriez de manquer de ressources et d’informations pour cela.

Rendez-vous compte que nous avons rompu les liens avec la culture arménienne depuis un siècle. Il y a eu tellement de destructions, l’assimilation a été tellement poussée que nous redécouvrions la culture arménienne tout en organisant nos activités. Avant le génocide, Diyarbakir comptait de nombreuses écoles arméniennes de premier et de deuxièmes cycles. Aussi, cent ans plus tard, nous avons mis en place des cours d’arménien et essayé de réapprendre cette langue. Nous avons aussi organisé des repas en plein-air et des excursions. À Kharpet, par exemple. Pourquoi Kharpet ? L’idée, ça n’était pas de simplement se promener pour le plaisir, mais de renouer avec le passé (Kharpet est à quelques kilomètres de la ville d’Elazig, est une vieille implantation arménienne dotée, comme son nom l’indique en arménien, d’une forteresse historique, NDT). Nous avons également organisé une excursion à Çüngüş (Chunkush, NDT) et visité là-bas un canyon où de nombreux Arméniens ont été massacrés durant le Génocide. Nous avons également fait le voyage en Arménie deux années de suite, avec un groupe d’une cinquantaine de personnes à chaque fois. Cela a été l’occasion pour nous de découvrir le pays et les gens.

Est-ce que ces activités répondaient à une demande spécifique ?

Certaines demandes, certaines envies revenaient souvent dans les conversations. Mais c’est plutôt nous qui avons pris l’initiative en nous demandant ce que nous pourrions apporter à des gens ayant rompu avec leurs racines depuis un siècle et ce que nous pourrions leur proposer en terme de lecture, de visite ou d’expérience.

Vos activités sont suspendues depuis le mois de septembre 2015. Jusqu’à peu, du fait des combats et des interdictions de circuler (édictées par les autorités turques, NDT), vous n’aviez même plus la possibilité d’accéder à l’église. Pouvez-vous faire le point sur la situation?

Depuis août 2015, il nous est impossible de nous rendre sur place et de faire notre travail. Nous avions prévu de fêter le 15 août mais nous avons dû annuler, car les participants étrangers n’ont pas pu venir. Depuis lors, il nous a été impossible de faire la moindre activité. Tout le quartier était sujet à une interdiction totale de circuler et l’église se trouve en plein cœur de la zone concernée. Je n’ai pu me rendre de nouveau dans l’église qu’au bout de six mois. Et bien sûr, le spectacle était affligeant. La ville était dévastée. Des rues entières, des quartiers entiers avaient disparu. Des maisons, des boutiques sont complètement détruites. Nous avons retrouvé un champ de ruines. Les magasins accolés à l’église ont été détruits. Le bâti principal de l’église, le toit, le clocher sont restés intacts, seul l’un des murs a été mitraillé, mais l’intérieur de l’église a subi d’importants dégâts. L’endroit où nous vendions des souvenirs a été complètement détruit. Un certain nombre de meubles, d’accessoires, d’objets liturgiques sont brisés, manquants ou saccagés. L’église avait été utilisée pour abriter des combattants et un poêle avait été installé à l’intérieur.

Par l’armée ?

Probablement, mais comme il règne un black-out total nous ne savons pas exactement qui a occupé les lieux et qui est responsable des déprédations. Actuellement les lieux sont sous le contrôle absolu de l’armée et des forces de sécurité.

Peut-on désormais librement accéder à l’église ?

Non. Nous avons dû obtenir une autorisation spéciale pour nous rendre sur place.

Qu’est-ce que cela vous fait de voir le quartier dans cet état ?

Nous sommes ravagés. Au siècle dernier, ce quartier était peuplé en grande majorité par des Arméniens. La restauration de l’église a permis de faire resurgir cette histoire dans les consciences. Mais il n’y a plus rien désormais. L’église est toujours là mais toutes les maisons sont détruites. C’était toutes des maisons de pierre bâties par des Arméniens. Il y a un livre consacré au quartier qui s’appelle le Quartier des Mécréants (“Gavur mahallesi”, NDT). Avant les évènements, l’auteur, Migirdiç Margosyan aimait bien plaisanter avec nous en disant que les mécréants avaient disparu mais que le quartier était toujours en place. C’est fini désormais. Le quartier a été vidé de sa population il y a un siècle, et maintenant c’est à son tour de disparaître.

Qu’en est-il de la nationalisation de l’ensemble du quartier de Sur, y compris Saint Guiragos, annoncée au Journal Officiel en mars dernier ?

Plusieurs associations, y compris notre fondation, ont saisi les tribunaux pour faire annuler la décision. La procédure est toujours en cours. Pour le moment, on n’observe aucune avancée concrète, les choses demeurent en l’état. Les ministres et hauts responsables qui sont venus sur place nous ont dit en guise de consolation que le quartier allait été restauré et que personne ne serait lésé. Mais le quartier n’existe plus, et n’avons aucune idée de ce qu’on va construire à la place. On nous a promis que l’église ne serait pas concernée par la nationalisation. Le Premier ministre et les ministres en visite à Diyarbakir ont assuré qu’on ne toucherait pas aux lieux de culte.

Mais il s’agit de propos de circonstance qui ne les engagent nullement, n’est-ce pas ?

Absolument. Sur le plan juridique, la situation est limpide. Il s’agit d’une saisie par voie de nationalisation.

Vous aviez fait un certain nombre de démarches pour obtenir la rétrocession de ces boutiques appartenant à l’église qui ont été occupées pendant les combats. Celles-ci n’existent plus, n’est-ce pas ?

Les lieux ont été occupés pendant les combats. Il n’y a plus rien à rétrocéder. Les terrains sont désormais propriété de l’Etat. Le gouvernement a promis qu’il ne léserait personne, mais nous ignorons toujours comment les choses vont se passer.

Nous parlions des Arméniens qui souhaitent retourner à leurs racines… À quel genre de difficultés se confrontent ceux qui décident de se faire baptiser ?

Il y a un certain nombre de procédures et de rituels obligatoires mis en place par le Patriarcat (arménien d’Istanbul, NDT). Une période de six mois de formation religieuse est également exigée. À l’époque nous avions organisé deux baptêmes en Arménie en accord avec le Patriarcat. Ceux-ci refusent qu’on aille en Arménie se faire baptiser sans les en informer au préalable. Ils considèrent que lorsqu’il y a une demande de ce type, c’est à eux de faire le nécessaire. Les candidats à la conversion doivent également préalablement faire modifier la religion qui figure sur leur carte d’identité (en Turquie, l’appartenance religieuse islamique, chrétienne ou hébraïque figure par défaut sur les papiers d’identité, même s’il est désormais administrativement possible de faire rayer cette mention, NDT). Avant, il fallait passer par la justice, mais désormais il suffit de s’adresser à l’Etat civil. Ce sont des règles qui tombent sous le sens. Le Patriarcat se refuse à faire baptiser des gens dont on ignore tout et qui ne sont peut-être même pas chrétiens. Je leur donne raison sur ce point de vue. Mais il y a aussi des candidats originaires de familles d’Arméniens musulmans bien connues de tous. Ceux-là peuvent redevenir Arméniens au prix de quelques formalités.

Le vrai problème n’est-il pas le fait qu’en Turquie les croyances religieuses ne sont pas considérées comme relevant de la sphère privée ? Il est impossible de se convertir à titre personnel sans changer pour autant d’identité religieuse…

Avant, les cartes d’identité portaient la mention “Arménien” ou “Syriaque”. Désormais, on écrit seulement “chrétien” pour tout le monde. Le Patriarcat a ses raisons, mais évidemment c’est un problème pour des gens coupés de leurs racines depuis un siècle.

Lorsque vous pourrez de nouveau accéder à l’église et reprendre vos activités, pensez-vous proposer à nouveau des cours d’arménien ? Pouvez-vous compter sur le soutien des organisations arméniennes d’Istanbul ?

C’est probable. Nous souhaitons continuer de réapprendre notre langue et notre culture. La question est double. Il y a l’aspect purement économique, car c’est toujours coûteux de mettre en place des cours de langue. Mais le plus difficile, c’est de trouver un enseignant prêt à déménager ou à se rendre régulièrement à Diyarbakir. Nous avons du mal à trouver une solution. Il n’est pas facile de faire venir un enseignant qui a passé toute sa vie à Istanbul. Les écoles arméniennes d’Istanbul sont bien établies, et il y a d’ores et déjà pénurie de professeurs d’arménien. Mais cela ne signifie pas que c’est impossible. Nous allons faire tout notre possible pour reprendre les cours.