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Renouveler le logiciel des Arméniens de France

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Par Armen Ghazarian
Directeur Exécutif de l’ONG française YERKIR – Penser & Agir

L’indépendance des Républiques d’Arménie et d’Artsakh (Haut-Karabagh) ainsi que la reconnaissance du génocide des Arméniens par la France ont fortement bouleversé les références des français d’origine arménienne. Depuis les commémorations du centenaire du génocide des Arméniens de 2015, ce combat pour la justice peine à trouver un nouveau souffle. Les français d’origine arménienne, à travers leurs structures communautaires, se sont laissé enfermer dans le cadre mémoriel du génocide. Il faut recréer, aujourd’hui, des espaces de réflexions pour appréhender les nouveaux enjeux afin de tisser des liens concrets entre une identité arménienne de France et les divers territoires arméniens.

La mémoire du génocide, un fonds de commerce communautariste.

La politique de victimisation mémorielle, construite autour du traumatisme du génocide et de l’exil, a progressivement déconnecté les français d’origine arménienne de la realpolitik et des mutations des sociétés civiles notamment d’Arménie et de Turquie.

Ce positionnement permet aux structures communautaristes d’exister dans l’espace public et politique français mais ne dit strictement rien de ce qu’elles pourraient apporter comme stratégies et solutions vis-à-vis de la Turquie. Si la question du génocide a pris une importance particulière en France, par la présence d’une forte communauté arménienne, il est primordial de ne pas perdre de vu que le génocide n’est nullement un problème arménien ou français mais turc qui doit se régler en Turquie par et avec la société turque.

Depuis le vote de la loi reconnaissant le génocide des Arméniens par la France en 2001, les instances communautaires se sont concentrées uniquement sur la pénalisation de la négation du génocide. Certes, le négationnisme, attaque permanente contre les Arméniens, mérite d’être combattu, mais cette stratégie s’est soldée par deux défaites majeures avec l’invalidation par le Conseil Constitutionnel Français des Loi Boyer en 2012 et Loi Egalité et Citoyenneté en 2016.

Pendant cette même période, la question du génocide a fait son apparition au sein du débat public turc et a connu des avancées notables au sein de l’opinion publique, bien qu’encore très timide et disparates dans le pays. En effet, la société civile turque s’est emparée du sujet et en l’espace d’une décennie, les questions arméniennes ont davantage avancé en Turquie qu’en un siècle.

Les solutions sont donc à penser en Turquie malgré la continuité d’une politique négationniste d’État. Les structures arméniennes de France peinent à investir ce champ, d’autant plus difficile dans le contexte politique turc actuel. Mais à quoi bon se référer constamment et célébrer les héros des résistances arméniennes (fédayins, 28 mai, Soghomon Tehlirian, Missak Manouchian, combattants de la liberté des années 1975-1985, Hrant Dink, Garo Paylan, etc.) si c’est pour abdiquer les « champs de batailles » de ses propres combats ?

Des générations sacrifiées et perdues.

Malheureusement, en France, la thématique de la mémoire du génocide a été surexploitée en empêchant volontairement d’autres champs d’activité de se développer en parallèle : structuration et démocratisation (projet d’un Conseil Franco-Arménien finalisé mais enterré en 2012), création d’espaces participatifs et de débats, liens structurels avec l’Arménie, développement de la culture et de la langue, lutte contre l’assimilation, action en direction de la jeunesse, …

Le maillage des structures traditionnelles de la diaspora (Églises, Partis, Organisations de Bienfaisance, Fonds) au niveau mondial aurait dû permettre l’émergence d’un mode de fonctionnement pan-arménien capable de dépasser ces nouvelles donnes. Mais durant vingt ans, période des mandats des présidents arméniens Robert Kotcharian et Serge Sarkissian, certaines de ces structures pan-arménienne ont cloisonné les liens entre l’Arménie et la Diaspora.

En contrepartie d’une représentation sociale et politique en Arménie, ces structures ont masqué aux arméniens de la diaspora le système de corruption institutionnel et la confiscation de l’économie par une petite caste d’oligarques et de politiques. Pour faire illusion, ils ont cantonné les activités des Arméniens de la diaspora à des œuvres de charité, en perpétuant une vision misérabiliste de l’Arménie au travers d’actions humanitaires, de la guerre du Karabagh, de conférences Arménie-Diaspora et des activités inutiles du ministère de la diaspora. Durant vingt ans, une génération, les arméniens de France ont été éloignés des réalités de la société d’Arménie ainsi que d’une participation à son développement socio-culturel et économique. La Cause Arménienne a été confiné à la mémoire du génocide alors que de nouveaux champs d’actions de cette même cause s’ouvraient au Djavakhk, en Géorgie, en Turquie, en Arménie Occidentale…

En conséquence, les débats vitaux portant sur l’avenir des Arméniens en Diaspora, notamment en France, ont été volontairement occultés et peinent aujourd’hui à émerger. Non seulement, il n’y a pas de stratégies vis-à-vis de la Turquie, mais il n’existe pas davantage de projets pan-arméniens pour la Diaspora, ni de projets de sociétés pour les Arméniens en France.

Vingt années d’une politique uniquement mémorielle qui a démobilisé et asséché le tissu communautaire, tout en saturant le champ politique des Arméniens en France. Cela a éloigné toute une partie des nouvelles générations qui ne veulent et ne peuvent plus supporter le fardeau d’une mémoire purement négative. Comment prétendre se projeter vers l’avenir si ce n’est en mettant en avant que les souffrances liées au passé ?

Sans repères et sans direction, sans droits et devoirs, l’identité arménienne devient alors une construction individuelle ou chacun forge sa propre définition personnelle. Par manque de débouchés, ces « identités » ne peuvent s’affirmer alors que dans la sphère privée des réseaux familiaux et amicaux – comme dans les communautés italienne, portugaise ou espagnole – mais plus sur la base d’une identité nationale.

Une « Révolution de velours » en France ?

Avec la « Révolution de velours », l’Arménie a connu un bouleversement sans précédent dans l’alternance politique qu’elle a permise, mais aussi par la nature de sa contestation et des contestataires. Les différentes vagues d’émigration d’Arménie de ces vingt dernières années ont changé la donne sociale et démographique, peuplant l’Arménie de ceux qui ont les moyens d’y vivre, et ceux qui n’ont pas les moyens d’en partir.

La nouvelle génération, éduquée et ouverte sur le monde, s’est spontanément soulevée contre les injustices, entrainant avec elle une large partie de la population jusqu’à faire vaciller un système qu’on pensait immuable. Elle a posé les bases de nouvelles pratiques éthiques et citoyennes, dans le but de pouvoir s’épanouir dans son propre pays plutôt que de se voir contrainte à l’exil.

Une même rupture paraît moins envisageable chez les Arméniens de France car il n’existe aucun enjeu de survie personnel ou collectif et il n’y a pas, non plus, de système de représentation démocratique.

Les prises de consciences des structures traditionnelles en France sont hypothétiques, car elles subissent une érosion constante de leurs membres et sympathisants. En se recroquevillant uniquement sur l’aspect mémoriel et historique du génocide, satellisé et phagocyté par les autorités d’Arménie, le tissu associatif s’est appauvrit politiquement et culturellement. Strate particulièrement concernée par cet état des lieux, les nouvelles générations prennent conscience du décalage entre les réalités de terrains en mutation (Arménie, Turquie, France, Moyen-Orient…) et la politique figée des structures communautaires autour de la victimisation mémorielle du génocide. Cinq ans après le centenaire du génocide et deux ans après la Révolution de Velours en Arménie, aucune remise en question ni perspectives d’avenir, le système à bout de souffle est incapable de se régénérer idéologiquement et humainement.

Pourtant, une mutation est en cours de développement autour de la République d’Arménie. De nouveaux référents, plus positifs, sont en train d’émerger depuis la Révolution de Velours. La République d’Arménie permet une re-territorialisation de l’identité autour d’une culture et d’une société vivante et moderne. Ces développements deviennent petit à petit un phare pour les Arméniens de France. Mais cette mutation liée à un attachement artificiel de symboliques fantasmées, bien souvent touristiques, ne va-t-elle pas dénaturer l’identité de la Diaspora issue de l’Arménie Occidentale ?

Agir en Turquie c’est possible.

La difficulté des arméniens à entrer dans une logique de discussion avec les turcs est la conséquence directe d’un crime contre l’humanité qui se perpétue dans sa négation. Celle des turcs résulte d’une idéologie nationaliste construite sur l’idée même d’une infaillibilité morale et historique. Il faut donc travailler à faire évoluer les mentalités pour déplacer, voire gommer ces lignes de fractures.

Depuis l’annulation des élections législatives de juin 2015, la Turquie est entrée dans un cycle d’instabilité interne impactant l’ensemble des couches de la société. Les questions arméniennes, d’une manière générale, ont été épargnées par les vagues de répressions qui se sont succédé, et ce pour plusieurs raisons :

N’étant plus une menace interne, les questions arméniennes sont devenues, pour l’instant, une des dernières préoccupations des autorités turques qui ont focalisé leur attention sur d’autres mouvements politiques ou sur la société civile.

Le centenaire du génocide des Arméniens de 2015 a été un formidable vecteur de communication à l’échelle mondiale, mais n’a eu aucun effet sur l’état turc. Passé le cap du centenaire, ce crime est aujourd’hui relégué au fait historique avéré au même titre que le génocide des Indiens des États-Unis mais qui ne donne aucun droit.

A l’heure actuelle, la question du génocide n’est plus un problème de pression internationale pour la Turquie. Il suffit de constater l’attitude de la Turquie qui est passée immédiatement autre chose après les votes de reconnaissance du génocide par les chambres du Parlement des États-Unis en décembre dernier. Pourtant cette reconnaissance par les USA avait été vendu, durant 30 ans, comme l’acte ultime qui contraindrait la Turquie à reconnaitre le génocide de 1915.

La situation en Turquie ne permet plus d’aborder les questions arméniennes de manière aussi ouverte qu’elles ont pu être traitées entre 2005 et 2015. La politique de répression a tari les supports et les partenariats qui permettaient leur diffusion au sein de la société civile turque. Malgré tout, devenant marginales aux vues des autres problématiques, il existe des marges de manœuvre pour agir dans les domaines de la culture et de l’identité.

Depuis 2008, notre ONG « YERKIR – Penser & Agir » a mis en place en Turquie des programmes de peace-building et de résolution de conflit en développant des projets culturels, de préservation du patrimoine immatériel, de revitalisation de l’identité arménienne, de la mémoire du génocide de 1915, de Track II Diplomacy, déchanges interculturels, de dialogue entre les sociétés civiles de Turquie, d’Arménie et de la Diaspora, et autour de la culture et l’égalité de genre

En Turquie, ces expériences de terrain nous ont enseigné que les questions arméniennes ne s’inscrivent pas seulement dans l’histoire et la mémoire de ce pays, mais qu’elles sont encore bien vivantes dans des problématiques socio-culturelles et socio-économiques de la Turquie d’aujourd’hui. Il faut donc élaborer et adapter des projets spécifiques, aux contraintes des tensions, tout en créant de nouveaux espaces d’expressions qui permettent de s’investir dans des domaines aussi variés que les Droits de l’Homme et de la Femme, la photographie, les langues minoritaires, l’égalité de genre, le cadastre et le foncier, le développement durable, les arts et la musique, le sport, la cuisine, le tourisme…

Les crypto-arméniens (arméniens islamisés, alévisés, kurdifiés ou turquifiés) sont une chance inestimable pour pouvoir faire renaitre l’identité arménienne en Turquie et en Arménie Occidentale. Non seulement, ils peuvent être les acteurs d’une renaissance arménienne dans ces territoires, mais ils sont aussi un formidable vecteur d’échange avec les sociétés turque et kurde. Ils peuvent être un relai en Turquie pour faire connaitre l’histoire et la culture arménienne, mais aussi indirectement celle du génocide. Une grande partie habite l’Arménie historique, jouxtant les frontières du Caucase. Ils peuvent à terme être une courroie de transmission économique pour la République d’Arménie. Depuis quelques années, des associations, constituées de ces arméniens, ont été créées à Mouch, Diyarbakir, Kharpet, Istanbul, au Dersim… ils ont soif d’apprendre leur langue, leur culture, leur coutume et leur histoire, mais malheureusement aucune aide ne vient de la diaspora arménienne pourtant originaire de ces territoires.

Faire enfin entrer les arméniens de France dans le XXIe siècle.

Pour sortir de cette impasse, il faut recréer des espaces de débats en France qui puissent faciliter l’émergence de nouvelles idées et de nouveaux projets de sociétés, afin de tisser des liens concrets entre une identité arménienne de France renouvelée et les territoires arméniens.

Face aux blocages, de nouveaux buts et objectifs doivent être définis pour permettre aux Arméniens de France d’entrer enfin dans le XXIe siècle. Il faut penser de nouveaux modèles qui puissent s’inscrire dans des projets modernes, en phase avec les enjeux d’un monde globalisé. La diaspora arménienne, en tant que réseau transnational doté d’un réel soft-power, détient l’ensemble des atouts pour s’y développer. A ce titre, l’Arménie, la Turquie mais aussi la place des français d’origine arménienne en France et dans l’Union Européenne impose de redéfinir des stratégies d’actions culturelle, sociétale, politique et diplomatique.

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